Emma

On n’entendait rien, sauf le solo de guitare. Depuis une quinzaine. Salle comble. Foule en délire.
Elle m’a demandé si j’avais soif.
-P’tite gorgée de gin?
-Certain!!!

J’avais dû la suivre à l’extérieur. Grand vent fort. Bouteille cachée tout près de sa monture de fer cadenassée.
Le gin, pur.
Pas de jus. Rien.

On l’avait bue assez vite, la bouteille. Toute, même.
Toutes les deux. Toutes seules. Comme des grandes.
Elle avait passé sa main dans mes cheveux en riant.
On était retournée suer notre alcool sur l’air entrainant que criait le National.

Emma…

Sentant les effets grandir, je m’étais lancée :
-J’suis tellement pas lesbienne, mais me semble que je ferais une exception pour toi.
-Moi non plus, mais moi aussi!
J’n’avais pas trop compris.

Ça avait pris des mois avant de la revoir.
Je la regardais boire sa bière, seule, au fond du bar, le Voir entre les mains.
Elle s’était rappelée de mon nom.
Et moi du sien.

Quand elle m’a dit au revoir, au moment où je m’enfonçais dans les toilettes, elle m’a fait cadeau de l’éternel deux becs.
Seulement… plus longtemps.
Insistants.
Sa joue caressait la mienne. Plusieurs secondes.
Sa bouche était proche. Son souffle était chaud.
-À Bientôt…

Au réveil, je sentais encore sa joue contre la mienne.
Son souffle dans mon cou.
J’avais retrouvé un petit papier chiffonné dans la poche arrière de mon jeans, bien en place sur mon corps.
Emma…
Suivi d’un 514 et de la suite…
D’un bond, je m’étais levée et j’avais pris le combiné.

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Prochaine station

Les yeux fermés, ballotée par les mouvements du métro, les oreilles soudées à des écouteurs muets, une femme, assise sous la lumière glauque, fait semblant. Au regard des autres, elle semble confortable, voire même sereine, mais c’est de la frime – sur toute la ligne.  Cette mascarade, maintes fois éprouvée, la protège des plausibles incursions d’intrus dans sa bulle; car sa bulle déborde, aujourd’hui, et le trop-plein exige à tout prix une fuite rapide vers l’intérieur.

Un genou frôle le sien.  Un manteau se froisse contre son épaule. Quelqu’un, là, tout près, vient de s’asseoir près d’elle.  Elle inspire, lentement, par le nez; expire, doucement, par la bouche.  Détourne la tête, vers la fenêtre.  Se ferme, encore un peu plus.  « Laisse-moi tranquille ».  Les mots brûlent ses lèvres, mais ne s’échappent pas.  Ils fuient, eux aussi, vers l’intérieur.

Elle n’est pas heureuse.

Un grand vide lui troue le cœur, et cet espace désespérément vacant ne semble jamais pouvoir se remplir pour la combler une fois pour toutes et pour de bon.  Trop de  « sans » et de  « pas assez » jonchent sa vie.  Sans homme, sans enfant, sans charme, sans ambition; pas assez de temps, d’argent, d’amis, de folie, pas assez d’amants dans son lit…  Depuis trop longtemps elle stagne ou elle pédale, et quand elle pédale, elle pédale dans le vide.  Sa solitude, plus fidèle qu’un chien au creux de ses nuits, s’accroche à elle telle une sangsue, tétant du matin au soir ce qui lui reste de joie de vivre, à petites lampées.

Tannée.  Juste tannée. Tellement tannée.

« Prochaine station : Bonaventure. »

Le métro ralentit.  L’inconnu, à ses côtés, remue un peu, ramasse ses trucs. Quelque chose bloque sur sa jambe à elle.  Elle soupire, du plus fort qu’elle peut. « Vas-y, sacre ton camp qu’on en finisse! »  Les mots tournent dans sa bouche comme un fer dans une plaie; mais, comme toujours, ils fuient d’un pas lourd… vers l’intérieur.

– Excuse-moi.

Cette voix, douce.  Elle ouvre les yeux.  Regarde l’homme, qui la regarde.  Il dégage son sac.  Lui fait un sourire – poli.

– Merci.

Rapidement, il sort du wagon.

Et sur un coup de tête, sans savoir pourquoi, sans se poser de questions, elle se lève subitement, prend une grande respiration, une immense respiration. Puis sort du métro à son tour.

Le goût d’un autre.

À chaque coup au fond de ma gorge, à chaque descente des lèvres qui frictionnent, c’est « aime moi, aime moi » qui résonne dans ma tête. En cadence avec le mouvement de va et vient : « aime moi, aime moi, aime moi… aime moi… » Une bouche anonyme pour ce garçon, une avalée qui suppliera sa mémoire.

Il est pas très joli, tant mieux. Je me suis dit : pourquoi pas lui.

Personne ne voudra de toi laideron! Mais moi, chéris moi comme l’Unique, aime moi avec tout ton manque. Sois inconditionnel et dévoué, comme les garçons si laids savent le faire.

J’en ai besoin.

J’en paye le juste prix, la tête entre tes jambes.

Un soupir contre une gorgée, juste à temps pour le terminus. Avoue que tu m’aimes déjà; c’est pas tous les jours qu’une fille te suce dans l’autobus entre Val d’or et Montréal.

Arrêt complet, de ta part un timide merci. Sans amour ni trompette, la porte de ton taxi se ferme déjà. Vers le metro j’avance à reculons, en regardant en arrière, cul droit devant.

Tu m’as jamais demandé mon nom.

À cinq lieues de la fin

Dans le bout de Maria,
t’es posté sur le bord
as levé le pouce
me suis pas arrêtée
de peur de freiner le mouvement
t’ai trouvé beau dans le rétroviseur
à contre-jour
sur fond de mer-soleil 

Près d’Amos,
t’es couché sur la route
t’ai roulé dessus
m’a ralentie
m’a levé le coeur
a sali mon pare-choc
ai décollé tes résidus de chair
et repris la route
plus vite que jamais

Dans le coin de St-David,
au volant d’un bolide rutilant
t’es mis à ralentir devant moi
t’ai embouti de plein fouet
envoyé valser dans le champ
absorbé le choc dans mes os
quelques minutes d’immobilisme
puis les épis se sont remis à défiler à toute allure

À Montréal, intersection Papineau-Masson,
par un après-midi d’été
attendant que le feu passe au vert
les yeux fixés sur le rond rouge
les ongles enfoncés dans le volant
juste avant mon démarrage en trombe
as surgi de l’angle mort
encore toi vivant
engouffré par la fenêtre du passager
installé confortablement sur le siège vide
m’as souri à pleines dents

pourquoi pas?

Dans le parc La Vérandrye,
ta grande langue d’animal grotesque glissée dans mon cou
deux trois tours bien serrés
jusqu’au craquement
sous les coups de tes pied griffus de revenant

rouler dans l’accotement

   finir dans le ravin

      comme une destination-surprise

Scotty et moi

On était assis tout en haut. Je regardais autour en attendant que ça commence. «Party Rock Anthem» flottait des hauts parleurs. L’air était électrique, chargé du murmure constant de milliers de gens qui jasent de tout et de rien, prédisent l’issue de la soirée et se trompent de manière générale. Je ne distinguais aucun visage. Les plus près de moi étaient de dos et ceux qui me faisaient face étaient placés beaucoup trop loin.

Ça nous avait coûté cher, mais on était quand même placé avec les pauvres, loin de l’action. Les canons à t-shirt ne tiraient pas jusqu’à nous, on nous imposait donc des jeunes femmes à la voix stridente en guise de divertissement. Elles nous faisaient hurler pour des objets gratuits fabriqués par de toutes petites mains, de la bière tiède et flatte (je suspecte un procédé spécial pour qu’il y ait moins d’éclaboussures lorsqu’on débouche la canette) ou la chance d’avoir un quatre secondes de gloire sur écran géant, entre deux logos de Viagra. Lire la suite « Scotty et moi »

Des problèmes…

Toujours la même histoire… des fois j’en ai plein la tête de ces problèmes.

Oubliez la gentillesse, la douceur, la sympathie, c’est fini… moi je ne joue plus.

Ultimement, vous allez le regretter, vous allez prier pour le retour des temps heureux, de la vie sans pression.

Tôt ou tard, vous allez réaliser que la vie n’est pas facile pour personne et que ça m’inclut moi.

 

Encore une fois, j’aurai l’air d’une dégénérée, d’une marâtre avec sa règle, prête à donner des coups sur les doigts.

Seulement, ce n’est pas moi qui a provoqué cette situation, moi je ne fais que ce qui m’a été demandé.

Tel le martyr qui porte sa croix, me voilà pliée sous le poids de mon fardeau.

 

Don’t worry be happy, plus facile à dire qu’à faire, si seulement tout le monde pouvait essayer un peu.

Après tout, si moi j’y arrive, les autres peuvent surement faire un petit effort, non?

Néanmoins, je ne suis pas sortie du bois, avec toutes ces embrouilles.

Selon moi, il risque d’y avoir des têtes qui vont rouler.

 

Techniquement, je pourrais toujours poser le blâme sur quelqu’un d’autre.

Objet de mon mépris, qui n’aura pas assez de volonté ni même de courage pour résister.

Un bouc-émissaire pour recevoir la totale des mécontentements.

Tant pis si ça ne lui plaît pas, moi ça me soulagerait de ces problèmes.

Et puis, il n’aura qu’à trouver une meilleure solution!