Mère grand? Est-ce vous?

Ça avait pris un objet inusité au fond de la boîte de carton carrée de riz frit pseudo-chinois au poulet qu’il avait acheté à l’épicerie pour que ça lui revienne. Simon avait presque fini d’engloutir la substance brune, collante, grasse et parsemée de rares petits pois verts lorsque son œil avait été attiré par une boule vert menthe. Il avait saisi la petite masse informe et dure entre ses doigts pour constater avec horreur qu’il s’agissait d’une gomme mâchée, probablement une Trident verte, la préférée de feu sa grand-mère. Comme il était seul à l’appartement, l’idée de crier son désarroi et de clamer son outrage lui sembla inutile et ridicule. Il demeura immobile quelques secondes, la petite boule graisseuse entre le pouce et l’index. Il plissa les yeux pour lire l’adresse de l’entreprise inscrite en pattes de mouche sur le côté de la boîte : ça provenait de Montréal. Il fut quelque peu soulagé; il n’avait plus faim, il s’était fait refiler de la nourriture contaminée à la salive d’inconnu, mais au moins, c’était un inconnu qui habitait sur l’île. C’était le seul élément positif qui lui était venu à l’esprit.

Trois scénarios envisageables. Le premier était celui de l’adolescent travaillant dans une usine ultra sophistiquée, astiquée de toutes parts, où défilaient des milliers de boîtes de carton sur un tapis roulant toujours en marche. Premier arrêt, le riz blanc, deuxième arrêt, le gras brun, troisième arrêt, le poulet séparé mécaniquement, quatrième arrêt, les quelques petits pois de catégorie B (ceux qui sont indignes des marques de petits pois de luxe). Quelque part avant l’étape du riz blanc, le jeune homme, dont la tâche consistait à surveiller le tapis pour éviter les carambolages de riz frit, la démarche leste, de gros écouteurs sur les oreilles et une gomme dans une joue, s’était fait donner une grande claque dans le dos par un de ses potes de travail, ce qui avait eu pour effet de projeter la petite masse humide directement au fond d’une boîte. Les deux gars avaient jeté un coup d’œil inquiet autour d’eux, puis s’étaient esclaffés d’un grand rire stupide.

Seconde possibilité, le riz était issu d’une production artisanale illégale. Dans un grand local éclairé au néon, pratiquement non chauffé l’hiver et assurément non climatisé l’été, des centaines d’immigrants asiatiques venus à Montréal en quête d’une vie meilleure s’étaient retrouvés forcés à travailler dans des conditions de misère sous le joug de passeurs affiliés au crime organisé. Des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards s’évertuaient à frire le riz dans d’immenses wok chauffés à la flamme vive, nuit et jour, sans répit. Une petite vieille voûtée souffrant d’arthrite et de rhumatismes, les yeux noyés de larmes tandis qu’elle se remémorait les jours paisibles et ensoleillés de bonheur simple vécus il y a belle lurette dans son village natal, avait retiré la petite gomme de sa bouche fatiguée de mâcher et l’avait dissimulée dans un des contenants de carton avant d’y verser deux louches de riz frit. Elle savait que ses chances de réussite étaient minces, mais avait espoir que si quelqu’un portait plainte, un inspecteur de l’agence d’inspection des aliments serait dépêché sur les lieux et obligerait la fermeture de l’usine sur-le-champ. Elle en rêvait chaque soir, et malgré les risques de se faire brutaliser par le patron s’il la surprenait, elle avait accru la cadence à trois gommes par semaine.

Ou elle avait été placée là par un misanthrope. Un homme gris, peu scrupuleux, qui travaillait à temps partiel dans une fabrique de bouffe pour pouvoir se payer une caisse de bière le vendredi soir et qui n’avait rien à cirer des hypothétiques « clients », de tristes mangeurs de nourriture dégueulasse pour qui il n’avait aucun respect. Il lui arrivait de manger de la gomme en travaillant, et quand elle n’avait plus de saveur, il la jetait négligemment dans une des boîtes. Pas plus compliqué que ça.

Perdu dans ses pensées, Simon réalisa que l’image de sa grand-mère s’était émoussée au fil des ans. Il se souvint subitement d’un soir où elle lui avait demandé de s’asseoir à côté d’elle pour écouter une « très belle chanson ». Elle avait appuyé sur le bouton « play » du radiocassette et scrutait intensément sa réaction tandis que la voix désagréable d’un petit Français sur fond de cui-cui, de vocalises féminines et de synthétiseur emplissait la pièce. Et au moment où les yeux de son aïeule avaient commencé à s’emplir d’eau (quand l’enfant crie), elle s’était dirigée vers le garde-manger pour en sortir un paquet de gomme verte. Elle lui avait tendu un bâtonnet enveloppé de papier ciré tandis que L’arbre et l’enfant d’Alain Morisod achevait de lui donner froid dans le dos. Sa grand-mère avait semblé déçue qu’il ne pleure pas, mais n’en avait rien dit.

Simon tendit la boule à son chat qui la renifla avec dédain et tourna les talons. Il la scruta une dernière fois à la lumière, puis la glissa sur sa langue et l’avala d’un coup avant de sortir prendre l’air. Si la légende urbaine se révélait vraie, son souvenir mâchouillé subsisterait sept ans en lui avant de se décomposer.

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