Scotty et moi

On était assis tout en haut. Je regardais autour en attendant que ça commence. «Party Rock Anthem» flottait des hauts parleurs. L’air était électrique, chargé du murmure constant de milliers de gens qui jasent de tout et de rien, prédisent l’issue de la soirée et se trompent de manière générale. Je ne distinguais aucun visage. Les plus près de moi étaient de dos et ceux qui me faisaient face étaient placés beaucoup trop loin.

Ça nous avait coûté cher, mais on était quand même placé avec les pauvres, loin de l’action. Les canons à t-shirt ne tiraient pas jusqu’à nous, on nous imposait donc des jeunes femmes à la voix stridente en guise de divertissement. Elles nous faisaient hurler pour des objets gratuits fabriqués par de toutes petites mains, de la bière tiède et flatte (je suspecte un procédé spécial pour qu’il y ait moins d’éclaboussures lorsqu’on débouche la canette) ou la chance d’avoir un quatre secondes de gloire sur écran géant, entre deux logos de Viagra.

Les plus échaudés cherchaient à provoquer deux partisans de l’équipe adverse, isolés et affichant bravement leurs couleurs, quelques sièges plus bas. Les agents de sécurité étaient nerveux sous leur acné. Les pitounes promotionnelles suaient sous leur maquillage. L’amphithéâtre était plein, comme toujours, depuis sa construction. Une immense machine à fric financée à même nos taxes. Du pain et des jeux, pour qu’on se tienne tranquille et qu’on oublie d’espérer plus.

J’ai pourtant l’habitude d’être une bonne personne. Je me pose toutes ces questions existentielles par rapport à mes habitudes de vie, et comme Ned Flanders, j’essaie même de composer avec toutes les contradictions que demande une vie vertueuse. Tiraillée par le dilemme de l’arbre de Noël synthétique ou naturel, je n’en ai pas monté un cette année. À chaque fois que je veux acheter des aliments biologiques et locaux, je laisse tomber quand ils sont emballés dans trois épaisseurs de pellicules plastiques montées sur du styromousse. Je bois moins de thé depuis que j’ai pris conscience que les feuilles parcouraient en moyenne 6000 kilomètres avant de parvenir à ce petit magasin tenu par des hippies en bas de chez moi. Je veux bien bouder Ikea et me meubler avec ce que je trouve sur le trottoir, mais en pleine épidémie de punaises de lit, c’est vivre dangereusement. Le système électrique désuet de mon appartement fait en sorte que les ampoules fluocompactes sont trop fragiles pour résister aux fluctuations de courant et lorsqu’elles explosent, il faut traiter la chose comme un incident nucléaire. Sortir de la pièce et la laisser aérer pendant trois heures, car le mercure est toxique. J’ai reçu un regard accusateur de la caissière de ma quincaillerie quand elle s’est aperçue que je régressais au tungstène.

Des amis courageux utilisent des couches de coton, mais ils doivent dépenser 40 litres d’eau bouillante pour laver chaque couche. Je me vois mal rincer mon tampon réutilisable dans les toilettes du Centre Bell. Je veux bien changer mes électroménagers pour des neufs Énergie Star, mais un reportage sur les sécheuses m’a confirmé qu’une économie de trois dollars par année était la projection la plus optimiste. Mon militantisme est comme les plaines d’Abraham un 25 juin: délabré, salle, honteux, lendemain de veille. Mais le vent tourne.

On va peut-être faire les Séries. Peu importe comment s’est passée la saison, pour les Séries, le compteur se remet à zéro. Le reste n’a plus d’importance. Ce n’était qu’un prélude: une étape préparatoire pour séparer les hommes des enfants. Pour distinguer ceux qui n’ont pas peur d’aller chercher la rondelle dans le coin, même si deux gars de 240 livres foncent sur eux à 40km/heure sur patins, habillés de kevlar des pieds à la tête, rêvant de leur enfoncer la face dans la bande.

On était assis en haut, la panse remplie de 473ml de bière tiède (10,50$ + pourboire) et deux hot-dogs (4,25$ chacun + pourboire). Un repas équivalent à 10 ans d’économie Énergie Star composé de farine chlorée au sucre embrassant un savant mélange de gras, sel, sabot et cervelle bovine remplie de prions qui causent le Creutzfeldt–Jakob. Mais je m’en foutais, tellement, mais tellement, de la maladie, la pollution, la torture, tous ces enfants qui meurent, la pauvreté, ils n’avaient qu’à naître ici, les ostie de loosers, parce que Scott Gomez venait de marquer un but.

3 réflexions sur “Scotty et moi

  1. Wow! Percutant, c’est le mot… Y’a tellement de choses là-dedans que va falloir que je le relise pour bien l’analyser! Bravo Julie!

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