Prochaine station

Les yeux fermés, ballotée par les mouvements du métro, les oreilles soudées à des écouteurs muets, une femme, assise sous la lumière glauque, fait semblant. Au regard des autres, elle semble confortable, voire même sereine, mais c’est de la frime – sur toute la ligne.  Cette mascarade, maintes fois éprouvée, la protège des plausibles incursions d’intrus dans sa bulle; car sa bulle déborde, aujourd’hui, et le trop-plein exige à tout prix une fuite rapide vers l’intérieur.

Un genou frôle le sien.  Un manteau se froisse contre son épaule. Quelqu’un, là, tout près, vient de s’asseoir près d’elle.  Elle inspire, lentement, par le nez; expire, doucement, par la bouche.  Détourne la tête, vers la fenêtre.  Se ferme, encore un peu plus.  « Laisse-moi tranquille ».  Les mots brûlent ses lèvres, mais ne s’échappent pas.  Ils fuient, eux aussi, vers l’intérieur.

Elle n’est pas heureuse.

Un grand vide lui troue le cœur, et cet espace désespérément vacant ne semble jamais pouvoir se remplir pour la combler une fois pour toutes et pour de bon.  Trop de  « sans » et de  « pas assez » jonchent sa vie.  Sans homme, sans enfant, sans charme, sans ambition; pas assez de temps, d’argent, d’amis, de folie, pas assez d’amants dans son lit…  Depuis trop longtemps elle stagne ou elle pédale, et quand elle pédale, elle pédale dans le vide.  Sa solitude, plus fidèle qu’un chien au creux de ses nuits, s’accroche à elle telle une sangsue, tétant du matin au soir ce qui lui reste de joie de vivre, à petites lampées.

Tannée.  Juste tannée. Tellement tannée.

« Prochaine station : Bonaventure. »

Le métro ralentit.  L’inconnu, à ses côtés, remue un peu, ramasse ses trucs. Quelque chose bloque sur sa jambe à elle.  Elle soupire, du plus fort qu’elle peut. « Vas-y, sacre ton camp qu’on en finisse! »  Les mots tournent dans sa bouche comme un fer dans une plaie; mais, comme toujours, ils fuient d’un pas lourd… vers l’intérieur.

– Excuse-moi.

Cette voix, douce.  Elle ouvre les yeux.  Regarde l’homme, qui la regarde.  Il dégage son sac.  Lui fait un sourire – poli.

– Merci.

Rapidement, il sort du wagon.

Et sur un coup de tête, sans savoir pourquoi, sans se poser de questions, elle se lève subitement, prend une grande respiration, une immense respiration. Puis sort du métro à son tour.

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