Bolo

Il aimait cet arbre. Il sentait bon, un mélange intrigant de moisissures, excréments d’insectes, petites larves et cette odeur délicieuse de verdure. Ça lui rappelait sa première litière avec sa mère et ses frères, tout chauds, les yeux encore collés.

D’où il venait, il y avait beaucoup de bruits, même la nuit. Les journées étaient chaudes et il avait soif. Les nuits étaient froides et il avait soif. Le vent était le pire car il amenait le sable qui lui picotait la truffe. Comme les autres, il se roulait en boule en attendant que ça passe. Lire la suite « Bolo »

Le bain

Tu regardes l’horloge, éberluée. Tu ne peux pas croire qu’il est si tôt. Tu repasses dans ta tête toutes les tâches que tu avais sur ta liste pour aujourd’hui. L’épicerie est faite, le ménage aussi (incluant les planchers). Le souper est prêt, il ne restera qu’à le mettre au four. La robe de ta plus grande a été repassée et rapiécée. Une brassée de linge est étendue sur la corde… Incroyable! tu as été d’une efficacité surprenante!

Tu sais exactement ce que tu feras de ces quelques heures de solitude. Tu te diriges vers la salle de bain et ouvre l’armoire. Tu regardes tous ces produits de bains reçus à Noël « pour te relaxer » mais jamais utilisés, voilà l’occasion rêvée. Tu choisis un bain moussant avec parfum qui te rappelle la plage et le soleil des Caraïbes. Tu laisses couler quelques gouttes sous l’eau du robinet. Pour une fois que ce sera à ton tour d’être assise dans les bulles et non agenouillée à côté à laver les enfants.

Tu te diriges vers ta chambre, sourire au lèvres.Tu te déshabilles et passes un peignoir. Tu contemples l’idée de commencer un livre, mais tu laisses tomber. Tu préfères te retrouver seule avec tes pensées, pour faire le vide et rêver un peu. De toute façon, tu n’auras pas l’occasion de finir le bouquin.

Le bain est plein, l’eau est parfaite. Tu ressens l’excitation dans tous les muscles de ton corps, leur désir d’être plongés dans l’eau, d’enfin pouvoir dénouer les noeuds qui les affligent. Tu pourras enfin relaxer. Tu entres dans la baignoire, une fois à ton aise, tu pousses un soupir de bonheur, tu fermes les yeux quand soudain… le bébé se met à pleurer.

Solo

C’est être champion au bilboquet
Un inconnu comme voisin au cinéma
Un tête-à-tête avec ta main
Dans les traces de personne

C’est un bout de plastique comme amant
Un voilier sans vent
Une page sans crayon
Un lit beaucoup trop grand

+++

Tel un poisson triste
Remplira son bocal
Et s’en sortira peut-être
Seul

L’oublié

La sensation d’être un vieux mouchoir oublié au fond d’une poche de manteau rangé pour l’hiver.

Personne pour essuyer ses larmes tombées sur le plancher.

Oublié. Délaissé. Abandonné.

Sans souvenir ni attache. Sans passé ni futur.

Écouter le message d’accueil du répondeur plusieurs fois pour entendre une voix. Sa propre voix. Pour combler le silence qui emplit sa vie.

Un seul reflet dans le miroir, qui vieillit seul.

Passer des heures devant l’ordinateur, à déplacer les cartes du Solitaire.

Métro, boulot, pizza congelée, dodo dans un lit simple.

Se réveiller pour se rendre compte que rien n’a changé. Rien ne changera.

Se mettre en boule au creux des draps.

Chambre 26

Elle se repose dans sa chaise berçante – le seul meuble qui l’a suivie. Elle bouge à peine, les paupières closes.  On pourrait croire qu’elle dort. Peut-être qu’elle dort.   Elle dort beaucoup.  Ça la fait rire un peu d’ailleurs, au téléphone, quand elle en parle.  Car au fond, elle dort en attendant de dormir encore; une fois pour toute, et pour toujours.

Sa chambre est petite, trois mètres par cinq, tout au plus.  Il y a une fenêtre. Elle ne s’ouvre pas.  Un lit, un petit réfrigérateur, un poste de radio, une télévision sur laquelle trônent quelques belles cartes, remplies de bonnes pensées, envoyées par la famille, lointaine.  Pour que ceux qu’on appelle ses « proches » se sentent plus légers, dans leur vie quotidienne, en pensant à elle. Sur les murs, quelques photos d’elle et d’eux, souriants, prises lors de ces rares occasions qui lui donnent un petit regain.  Tout ça lui rappelle qu’elle n’a pas toujours été ainsi; vieille, de plus en plus vieille,  mais surtout seule… de plus en plus seule.

Ils sont près de soixante-dix à vivre ici leurs derniers jours.  Ils sortent peu de leur chambre.  Les autres les effraient, ou les répugnent, ou sont amers et dépressifs.  Le contact entre résidents n’est pas souvent très positif. Les uns ont perdu la tête, déjà, avant d’entrer; les autres la perdent tranquillement, peut-être un peu à force d’y être.  L’oubli et le repli comme portes de sortie.

Elle paie près de 1700$ par mois pour vivre ça, pour vivre là.  Ça lui coûte cher – et ça coûte encore plus cher à l’État.  Elle reçoit de bons soins, pour ça oui; sa vie en est prolongée, définitivement.  Elle ne pourrait plus s’occuper d’elle-même.  Et qui d’autre pourrait le faire, qui voudrait le faire?

Chaque jour, elle cherche en vain, sur les visages qui l’entourent, des traces de ces sourires confiants qui l’avaient rassurée quand elle avait feuilleté le dépliant lustré du CHSLD.  Parfois elle se dit que, si elle était née à une autre époque, ou simplement dans une autre culture, peut-être qu’elle serait restée plus longtemps à la maison.  Peut-être qu’elle aurait eu le privilège d’y terminer ses jours au milieu de ceux qu’elle aime.  Mais ça se passera ici, c’est certain – même si elle peine à l’accepter.

Une nuit, comme ça, son coeur s’arrêtera.  L’infirmière la trouvera dans son lit, froide, ou peut-être encore tiède, au petit matin.  Elle se sera envolée par la fenêtre fermée, pour aller rejoindre ses défunts bien-aimés.  Et peu de temps après, quelqu’un d’autre prendra sa place, dans la petite chambre.

Car il y a une longue liste d’attente, pour entrer au centre.  Mais une fois qu’on y est, l’attente – la vraie – est encore bien plus longue.

Cent demi mots

Les mots comme des amis

que tu crois connaitre

mais qui ne viennent pas

lorsque tu les invites à partager

tes moments de solitude

 

Et celui là sur le bout de ta langue

un mot amant

sans phrase et sans attache

que tu prononceras lorsqu’il sera trop tard.

 

 

Pierre du boute du boute

Lorsqu’il a atteint le boute, Pierre s’est dit : ça y est, je vois le boute. Et si je suis rendu au boute, il va se passer quelque chose, parce qu’il y a un boute à toute. Comme à une certaine époque lorsqu’on se demandait ce qui allait se passer lorsqu’on atteindrait le boute de la Terre, Pierre croyait qu’il pourrait enfin se remettre à rouler sa bosse, prendre de la vitesse progressivement, se débarrasser de la mousse verdâtre qui lui poussait dessus depuis des lustres et conquérir de nouveaux territoires peuplés de futurs féminins singuliers. Mais au premier mouvement, avant même d’avoir eu le temps d’accélérer, Pierre qui roule est rentré dans un mur. Le boute du boute était pas ben loin finalement. Même pas eu le temps de mettre le nez dehors. À peine quatre mètres entre sa chambre à coucher et la cuisine et BAM! Pierre s’est éclaté la gueule en mille éclats gris et verts.
 
Ce sont de mauvaises nouvelles électroniques qui l’ont parcouru de part en part et qui se sont transformées en un spasme incontrôlable de fracassage de tête dure sur mur de plâtre de Paris. Pierre pouvait sembler inerte aux yeux de la plupart des gens qui ne s’arrêtent pas pour observer la nature, mais il était en réalité constellé de petites parcelles d’un métal très conducteur, ce qui le rendait extrêmement vulnérable à tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin, à du courant. Et le courriel qu’il avait reçu, lourdement chargé de « entre toi et moi le courant passe pas », l’avait pulvérisé.
Quand était-il devenu Pierre qui dort dîne seul?
 
Maintenant amas de cailloux sur le prélart en damier de sa cuisine, Pierre se demande si on viendra le ramasser à la petite cuiller ou si on se contentera de l’aspirer au Shop Vac, fosse commune de ce qui a le malheur de traîner par terre. D’ici là, son objectif est de ne pas trop se disperser et de conserver le peu de magnétisme qui lui reste. Peut-être qu’un jour, une gentille spécialiste des semi-précieux s’abaissera assez près du sol pour l’apercevoir, l’identifier, s’émouvoir de sa rareté, chérir la beauté de ses cassures, le récupérer avec soin et le placer dans un écrin doré. Une belle fin de vie de velours à laquelle rêve Pierre qui n’en revient pas que son voyage au boute de la nuit ait pas de boute.

Femme idéale

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