Le Saut

Il était passé minuit quand ils finirent par mettre le nez dehors. Il était épuisé, encore plus que d’habitude, par sa dernière garde. On l’avait envoyé ici pour soigner la petite communauté, lui promettant mer et monde, et dix ans plus tard ils n’étaient encore que deux fous à se relayer aux urgences. L’autre y était toujours, mais Michel devait aller dormir avant de commettre une erreur.

Sa compagne était encore plus mal en point. Après 24 heures de folie, deux spécialistes étaient finalement débarqués d’un hélicoptère en provenance de Montréal. La direction de l’hôpital avait ordonné à la pédiatre d’aller manger un morceau et de ne pas se présenter à son poste avant 9 h le lendemain. Elle se savait vaincue pour cette manche.

Michel attribuait une part importante du succès professionnel de sa collègue à son tact. Les parents inquiets étaient plus difficiles à gérer que ses petits patients. Mais douze grands brûlés de moins de dix ans, on ne voyait pas ça tous les jours. Les lampadaires du stationnement laissaient deviner les ombres sous ses yeux. Mais même avec les épaules voûtées, la femme dégageait cette grâce qui avait séduit Michel dès qu’il avait posé les yeux sur elle, sept ans plus tôt. Lui, le fidèle, le père de famille qui se tapait 800 kilomètres aller-retour chaque semaine pour faire ses gardes dans le Nord, et revenait le jeudi soir pour ses fins de semaine en famille. Un sacrifice de plus pour contenter tout le monde. Il n’y pouvait rien. L’hôpital avait besoin de lui. Son petit désir n’avait qu’à se faire oublier. Il ne fallait pas qu’il perde de vue ce qui était important.

Le vent était froid et saturé de l’odeur piquante du feu. Le danger était passé, mais les ravages étaient bien réels, à quelques kilomètres de là: un camp de vacances qui avait viré au cauchemar. Un sauvetage in extremis dont on parlerait pour des décennies. Le grand feu de l’été des Indiens.

Ils marchèrent vers le pont d’un pas lent. Au-delà de la rivière, la ville était silencieuse. Aucune voiture ne circulait à cette heure-ci, un calme plus tranchant que d’habitude après la frénésie des dernières heures. Il accéléra pour se réchauffer, sentant l’appel de son lit qui l’attendait à quelques minutes de là, dans cet appartement-dortoir qui lui servait de pied-à-terre. Mais la femme s’était arrêtée et, sentant son absence à ses côtés, Michel rebroussa chemin jusqu’à elle.

Elle était appuyée sur la balustrade en fer du pont, à mi-chemin au milieu de la rivière. Ça devait être la fatigue, mais Michel s’accorda un moment pour la regarder. Un mélange d’humidité et de fumée flottait autour d’elle. La lumière orangée des lampadaires était reflétée par ses cheveux pâles. Ses lèvres laissaient s’échapper une petite vapeur, signe que l’automne prenait enfin ses aises sur la région.

« Regarde l’eau avec moi, s’il te plaît.»

Michel suivit son regard et fit de même, pour observer l’eau qui bouillonnait tout en bas. Le courant était fort et le tracé noir du cours d’eau se perdait en amont, dans la nuit. Seuls le bruit des remous et le scintillement de la lumière artificielle laissaient deviner sa puissance. Michel réalisa qu’outre les requêtes reliées au travail, c’était la première fois depuis toutes ces années qu’elle lui demandait quelque chose. Le métal lui gelait les doigts. Il n’était pas particulièrement sensible aux forces de la nature, mais il mima sa position et observa en silence le courant.

« J’ai toujours aimé les courants et les rivières » dit-elle, le visage serein et les yeux brillants. «C’est un peu magique, tu sais, on ne sait pas trop où a été cette eau, ni où elle va. Tout ce qu’on sait d’elle, c’est ce moment, ces quelques secondes qu’elle prend pour passer en dessous de nous, et puis elle est déjà rendue ailleurs.» Michel garda le silence, mais se tourna vers elle. La pédiatre continua.

« Mais on n’est pas du bon côté du pont, Michel.» Elle le regarda brièvement avant de poursuivre, les yeux à nouveau fixés sur l’eau. « On a trop perdu de temps». Elle se tourna rapidement et couru jusque de l’autre côté du pont. Michel, surpris, regarda des deux côtés même si les voitures étaient rares à cette heure avant de courir la rejoindre. Elle attendit qu’il reprenne un peu son
souffle. «D’où l’eau vient n’a pas vraiment d’importance. C’est où elle va qu’on doit regarder. On sait qu’elle continue sur 400 mètres avant la petite chute, puis le barrage Perreault, puis le tournant près de St-Émile et après on la perd de vue car la route ne suit plus. Mais dans le fond on sait très bien où elle va. Ce n’est pas parce qu’on la perd de vue que l’eau arrête de voyager.»

Michel acquiesça. Fallait être un idiot pour ne pas comprendre qu’elle essayait de passer un message. Il ne sentait plus sa fatigue et il s’était habitué à l’odeur de fumée. Son engourdissement faisait place à l’adrénaline. Quelques minutes s’écoulèrent.

« As-tu déjà voulu sauter? » Il se tourna complètement pour la regarder, surpris par l’abrupt changement de sujet. Elle le dévisageait, à la recherche de quelque chose dans ses traits, mais il ne savait pas quoi. Il retrouva la parole. « Sauter? Sauter où? » Elle ne baissa pas les yeux, et il sentit qu’il se mettait à trembler. « Dans l’eau. Par-dessus la barrière et dans l’eau » qu’elle répondit. Mille choses lui passèrent par la tête en très peu de temps: la journée atroce qu’il venait de vivre, son mariage, la naissance de son deuxième fils qu’il avait manqué à cause d’une tempête de neige qui avait cloué l’avion au sol pour deux jours, la première fois qu’il avait perdu un patient… Puis, tel un élastique qu’on lâche, le moment présent claqua en place et tous les détails de leur situation s’amplifièrent: le grondement de l’eau, le vent froid qui sifflait dans ses oreilles, les traits du visage de la pédiatre et jusqu’à cette ampoule au talon qui le faisait mollement souffrir.

Michel réalisa qu’après sept ans à côtoyer cette femme jour et nuit, malgré tout son désir et sa solitude, il ne la connaissait pas du tout. « Oui, bien sûr que j’ai déjà pensé à sauter. Mais pas vraiment, en même temps. Jamais sérieusement. »

« Jamais sérieusement. » Elle répéta les paroles de Michel. Il crut voir de la déception dans ses traits, mais l’émotion disparut tellement vite qu’il pensa l’avoir imaginé. Le masque impassible et gracieux était de retour sur le visage de sa collègue.

« Bonne nuit, Michel. » Elle repartit vers la ville, les épaules un peu voûtées. L’urgentologue esquissa un geste de la main et fit demi-tour vers l’hôpital. Il dormirait avec les internes, dans le petit local derrière l’entrée des urgences.

Une réflexion sur “Le Saut

  1. Excellent! Bien aimé la tension qui monte et le moment d’étrangeté décalée entre les deux personnages.

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