Chalet d’écueil

La terrasse rayonnait sous le soleil déjà chaud du matin. L’air était bon, frais; une légère brise soufflait dans les cheveux de Flavie qui feuilletait distraitement son journal.  Au milieu de la table, la rosée brillait encore sur les fleurs fraîchement coupées, d’un violet vibrant, qui reposaient dans un vase kitsch en forme de grenouille que le propriétaire du chalet avait acheté jadis dans une lointaine vente de garage.

Porté par le vent, le parfum des lilas se mêlait à l’odeur du café et des crêpes que Léandre préparait dans la cuisine.  L’harmonie poussait même l’audace ce matin-là jusqu’à se faufiler dans la blancheur éclatante des napperons en macramé qui ornaient la table.  Oui, vraiment, le bonheur irradiait de partout : il résonnait dans le chant des oiseaux, valsait dans les feuilles dorées des grands arbres, dessinait le sourire de contentement sur les lèvres de Flavie, ajoutait de la vie au sifflotement de Léandre. Tout allait bien, tout était sous contrôle; en dehors comme en dedans.

Léandre déposa une assiette devant Flavie, lui donna un léger baiser sur le front avant de s’asseoir à son tour devant elle, confiant.

« T’as vu, la ventriloque Lise Maurais donne un spectacle mercredi prochain au théâtre du Rift. On pourrait y emmener les enfants du camp de jour… Faudrait en parler aux parents » proposa Flavie en fermant le journal.

Léandre approuva de la tête, lui fit un large sourire, prit une gorgée de café, ferma les yeux, tourna son visage vers le soleil.  Il sentait la lumière pénétrer chacun des pores de sa peau. Que ça faisait du bien, cette nouvelle rencontre dans sa vie. Ce petit chalet loué ensemble pour une première sortie…

« Hmm… Ça a l’air tellement bon! » commença Flavie. « Mais… c’est quoi, ça? » interrogea-t-elle tout à coup, pointant son plat, d’un air surpris.

« Des crêpes farcies. Au gouda, aux morilles et… au foie gras » répondit Léandre, un peu hésitant.

« Du foie gras! »

Flavie repoussa violemment son assiette.

« As-tu une idée de ce que subissent ces pauvres canards pour que tu jouisses de leur misère cinq minutes dans ta bouche? »

Léandre baissa les yeux.  Pas vrai – il n’avait pas déjà gaffé!  Comment se fait-il qu’il n’y avait pas pensé?  Le tofu, les lentilles, les sandwiches aux oeufs… Toujours présents dans les lunchs de Flavie!  Sa nouvelle flamme était probablement végétarienne… et enragée!

« Je ne supporte pas de manger quelque chose qui a souffert » persifla-t-elle. « Ce serait accepter le traitement qu’on leur réserve, ce qui équivaut à leur foutre moi-même le gavage dans le bec, et je ne ferais jamais ça. C’est dégueulasse! As-tu déjà eu une crise de foie parce que t’avais mangé trop gras? »

C’était fini.  Disparue, la magie du moment!  Léandre ne disait plus mot, le regard figé sur son immaculé napperon. Tout était pourtant si parfait deux minutes plus tôt… Et la lumière, atrocement belle, rayonnait toujours plus, comme pour faire un pied de nez à sa bévue. Il était stupéfait. Anéanti.

Mais Flavie éclata de rire, soudainement. Un grand rire sonore, un rire dont l’écho ruissela jusqu’à la rivière que l’on voyait briller en contrebas.

« Je t’ai eu!  » gloussa-t-elle. « Je t’ai TELLEMENT eu! »

Devenue hystérique, Flavie se bidonnait comme jamais, pliée en deux, les yeux mouillés, les épaules tressautantes.

« Oh my God… T’aurais dû te voir la face! »

Péniblement, elle revint enfin de son long fou rire avant de prendre un air sérieux. Tenant sa fourchette de manière solennelle, elle enfourna un gros morceau de crêpe dans sa bouche, avant de sourire, gourmande, et de faire un clin d’oeil à Léandre.  Le jeune homme la regardait, incrédule, toujours plus muet qu’une carpe. Simplement estomaqué.

« Un foie n’est pas coutume » dit-elle, moqueuse.

Léandre eut un petit rire nerveux. Décidément, avec Flavie, il n’allait pas s’ennuyer –  tant qu’il ne s’attirerait pas d’ennuis.

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2 réflexions sur “Chalet d’écueil

  1. Hahahah je te reconnaîs bien dans cette petite création littéraire ma belle!! Bravo ma cocotte c’est très bien écris!!!

  2. bvo élodie –

    une vraie combinaison de boxeur – à la tête, au corps, à la tête – tu m’as vraiment surpris – à moi aussi t’aurais pu dire – T’aurais dû voir ta face – et les épaules tressautantes c’est tout à fait toi –

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