Le Gaveur

À première vue, je suis un gars bien ordinaire. Je ne suis ni trop grand ni trop gras. J’ai une petite vie bien tranquille, sans artifice, rangée et c’est très bien ainsi. Je travaille à temps partiel Au Pied de Cochon. Je suis végétarien. Certains diront que c’est un non-sens. Tout de même, depuis que j’ai perdu mon emploi à l’usine, c’est tout ce que j’ai pu trouver pour payer ma petite hypothèque.

J’ai acheté une petite maison à Châteauguay : il n’y a rien qui flashe, annonce d’un garçon calme. Je n’ai rien retouché à la décoration initiale, un peu par manque de temps, un peu pour garder cette image d’homme tranquille.

J’ai mis le sous-sol sous clé et je me suis construit un atelier.

Chaque mercredi, je me trouve une nouvelle victime pour mon petit projet. Un soir, au resto, Picard m’a demandé de fermer. Dehors, la nuit, et au bar, ce client qui ne pouvait pas arrêter de s’empiffrer, et ce même si la cuisine était fermée.  Quand j’ai eu terminé ma vaisselle, ayant hâte de quitter, je me suis approché du porc au bar. Un ventriloque, soupant et buvant avec sa marionnette, riant seul, ivre mort. Au premier coup d’œil, je le méprisais. Je le trouvais gras, sale et dégoulinant. C’est là que j’ai eu l’idée. Je lui ai payé un autre verre, puis un autre, en le regardant suer dans son assiette vide, sur une carcasse des cuisses de grenouille. Incapable de se tenir debout, je lui ai offert de le raccompagner. Quand j’ai vu qu’il dormait dans la voiture, j’ai fait demi-tour et je l’ai emmené chez moi. C’est là que je l’ai descendu au sous-sol, je l’ai attaché et j’ai commencé à le gaver.

Ils sont maintenant huit là-dessous. Huit carnivores sales qui n’ont aucune idée de ce qu’ils mangent, ou du parcours des ingrédients, avant qu’ils ne se couchent dans leur assiette. Alors je leur remets la monnaie de la pièce, à ma façon. Lorsqu’ils ont tous un tuyau dans la gorge, je reste assis au milieu de la pièce, sous les néons trop clairs, à fignoler mes petits projets artisanaux : tricots, casse-têtes, macramés… Il y a deux jours, j’étais tellement concentré à peindre mon petit modèle à coller, qu’il m’a pris un certain temps avant de réaliser que le flux gavant était peut-être trop fort.  Ma dernière victime virait au violet, ayant de la mixture blanche qui débordait de sa bouche. Je me suis relevé juste à temps, avant qu’elle ne s’étouffe et gâche mon projet.

Je cherche un nom pour mon produit… Je suis en train de monter un beau petit site internet pour vendre ces foies de « qualité inestimable ». Seulement ai-je mis quelques lignes sur la page que déjà je reçois des offres de restaurateurs. Ils veulent goûter. Picard lui-même m’a envoyé un courriel me demandant ce que ces foies ont de si spécial. Ça m’a fait sourire. Ça l’air de l’intéresser, des foies qui ont bouffé de sa poutine.

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Une réflexion sur “Le Gaveur

  1. Oh wow, Maude, un super texte ce matin! Trash et rentre-dedans à souhait! Quelle bonne idée absurde et bien menée. J’ai pris beaucoup de plaisir à te lire… Hahaha!

    Ton histoire me fait penser à Michel Rabagliati dans les Extras de Paul! Il montre en une page le parcours d’une oie qui se fait gaver jusqu’à ce qu’on lui extirpe le foie, puis sur l’autre page son personnage Paul qui se gave (anniversaire, Noël, Jour de l’an, fête des Rois, etc) et qui finit par se rendre malade et se faire enlever le foie lui aussi par des médecins. Juste pour montrer l’absurdité de la chose. Rendre un animal malade… pour le manger… !!!

    Bref, bravo! Et merci encore pour ce beau projet d’écriture! :O)

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