Le Fils

La misère des riches. Il aurait pu choisir n’importe quoi d’autre. Il aurait dû choisir n’importe quoi d’autre. Élever des chiens husky, tiens, comme son frère. Avant les dix ans de ce dernier, on lui en avait déjà offert trois. À l’adolescence, il en possédait déjà une dizaine qu’il sortait visiter avant l’aube, à quelques minutes de la maison familiale, dans un grand chenil qu’il avait passé tout l’été à construire. Il n’avait jamais eu à chercher quoi que ce soit, lui.

Il aurait voulu n’être personne pour vrai. Pas de nom. Pas de chemin tracé tellement creux que c’en était une pente descendante. Pas d’attentes.

Sa mère, effacée devant son père, donc incapable de comprendre qu’on veuille vivre pour soi. Amoureuse encore, folle de lui, malgré tout. Fière aussi, d’avoir trouvé le bon, tout de suite, avant la gloire. Un flair, une chance, un risque. Un bonheur tombé du ciel. Même les malheurs étaient doux avec cet homme, sa musique, son coeur et cette grande maison à l’orée d’une forêt dense, où des couinements de chiots s’entendaient lorsque le vent venait du nord.

C’était pourtant une époque propice au renouveau. Tout changeait, et très vite: les femmes de plus en plus épilées, la mode incompréhensible, des ordinateurs qui tenaient sur un coin de bureau. Même la musique changeait: nouvelles drogues, nouveaux sons, nouvelles techniques.

Ce n’est pas comme s’il n’était pas bon. Tous les techniciens voulaient jouer avec lui. Les autres, les vrais, le fuyaient comme la peste après une première session. Un ami lui avait dit, dans un rare moment d’honnêteté, qu’il ne l’avait pas. Il jouait bien, il chantait juste, mais il ne l’avait pas.

Ses improvisations passaient inévitablement du côté du ridicule dès qu’il tentait l’émotion. Ses mélodies ne collaient pas, ne vous restaient pas en tête. Même les publicitaires n’en voulaient pas.

Mais il aimait la musique. Il ne voulait pas faire autre chose. Il avait tout, mais ne possédait rien. Millionnaire. Vide. Sans talent véritable. Le fils d’un dieu, d’un poète, d’un virtuose. On lui ouvrait les portes poliment à cause de ça. On écarquillait les yeux quand il épelait son nom de famille. On cherchait l’évidence des traits dans son visage. Le fils de l’autre, qui croupissait à l’ombre d’un monument.

Quelle chance il avait.

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