Bolo

Il aimait cet arbre. Il sentait bon, un mélange intrigant de moisissures, excréments d’insectes, petites larves et cette odeur délicieuse de verdure. Ça lui rappelait sa première litière avec sa mère et ses frères, tout chauds, les yeux encore collés.

D’où il venait, il y avait beaucoup de bruits, même la nuit. Les journées étaient chaudes et il avait soif. Les nuits étaient froides et il avait soif. Le vent était le pire car il amenait le sable qui lui picotait la truffe. Comme les autres, il se roulait en boule en attendant que ça passe.

Ici, lorsqu’il ventait, le tronc le protégeait. En tendant l’oreille, il distinguait la mastication des bestioles à l’oeuvre, juste sous l’écorce.

Ses frères étaient disparus. Le grand homme à la sueur aigre les avait pris et il ne les avait plus jamais revus. On le laissa quelques jours de plus avec sa mère, puis on lui donna sa propre cage. Il attendit. Il grossit. Il se mit à tourner en rond, et développa d’étranges habitudes. Il avait faim. Il entendait parfois sa mère aboyer, alors il faisait de même. Ils aboyaient tous, comme ça, dès qu’il se passait quelque chose.

Un jour, on jeta dans sa cage une femelle, l’air mal en point. Du moins, plus que lui. Mais elle était là, alors il fit ce qu’il avait à faire. Ça dura des jours. Puis une autre, et une autre, et une autre. Et il revit la première, et le cycle recommença plusieurs fois.

C’était avant qu’il se mette à vomir. Oh, ce n’était pas bien rare, mais cette fois le mal ne passait pas. Les jours étaient encore plus misérables. On finit par l’emmener avec d’autres malades à quelques kilomètres de là, sur le bord d’une route abandonnée. Il réussit à se lever et trotta quelque temps, jusqu’à un ruisseau. Il n’avait jamais bu d’eau si délicieuse.

Le mal le ravageait toujours, mais le silence apaisait ses douleurs. L’odeur de l’arbre était douce, tout comme l’herbe qu’il mâchouillait en attendant.

Il s’endormit là, en boule, et peu à peu il devint de plus en plus léger, comme de la poussière de sable.

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3 réflexions sur “Bolo

  1. My God, Julie, je sais pas si c’est le SPM ou si c’est la force de tes mots, peut-être un peu des deux en fait, mais tu m’as tiré des larmes! C’est si beau et si triste à la fois. Et ça tombe pile avec toutes ces histoires horribles d’usines à chiots qu’on entend beaucoup ces temps-ci. Bref, bravo!

    1. Merci Élodie pour les fleurs! Je ne sais pas ce qui me prend de parler autant des chiens dans mes textes ces temps-ci, mais je les trouve inspirants, et plus nobles que bien des humains. Comme l’a si bien écrit Bukowski: « I have seen dogs with more style than men. » (tiré de son poème « Style »).

  2. Tiens, tu parles de noblesse… Je cite Foglia dans sa chronique « Les animaux » écrite à la mi-mars, en lien avec les abattages pour la viande halal : « (…) j’aime des animaux à peu près tout ce que j’aime des humains, plus deux choses qui n’appartiennent qu’aux animaux : ils n’ont ni dieux ni diables; ils ne sont jamais ridicules ». Tellement bien dit, non?

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