Quand faut que ça sorte

Marcel avait une bosse sur le côté de son poignet droit. Ça avait poussé, comme ça, du jour au lendemain. Lorsqu’il appuyait sur la petite boule dure, il ne ressentait rien, c’était simplement une petite boule dure. Elle n’était pas là il y a quelques mois, il l’aurait juré, mais maintenant, elle y était. Il s’était donc mis à réfléchir à tout ce qu’il faisait avec sa main droite afin de découvrir ce qui avait pu favoriser l’apparition de cette excroissance. Elle était forcément apparue en réaction à quelque chose; rien n’arrive pour rien comme on dit.

Dans les mois qui suivirent, il cessa de porter sa montre, il tenta de se servir de plus en plus de sa main gauche et prit l’habitude de porter des gants soupçonnant un possible effet nocif des rayons du soleil. Par chance, c’était l’hiver. Le soir, il passait de longues minutes à observer de près la petite bosse, la mesurait et la tâtait délicatement. Parfois il lui semblait qu’elle avait grossi, d’autres fois, il lui semblait qu’elle était plus petite. L’orbite de ses préoccupations s’était considérablement rétrécie et ses pensées tournaient de plus en plus rapidement autour de cet obsédant objet sous-cutané non identifié. Peut-être était-ce un amas de sel ou de calcaire? Un kyste? Un morceau d’os? Une déformation de cartilage? Un caillot de sang? Un nœud dans une veine? Un pépin de citron égaré dans son système? Une petite roche semblable à celles qui s’accumulaient sur son tapis d’entrée?

Un soir de tempête de neige, résolu à en avoir le cœur net, il avala rapidement quatre gorgées de scotch, respira trois fois très lentement, puis retint son souffle avant de pratiquer une petite incision sur le côté de son poignet avec son nouveau couteau en céramique acheté l’après-midi même. C’était con, mais il ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant de sang. Il s’était dit qu’une tout petite incision, juste pour voir… Pris au dépourvu, il courut à la salle de bain, ouvrit le robinet d’eau froide et plaça son poignet sous le jet d’eau glaciale. Les yeux larmoyants et le souffle court, il écarta de son index et de son majeur gauches la peau qui cachait toujours la cause de ses angoisses et, grognant tandis que la fente s’élargissait et que le sang affluait de plus belle, il vit. UNE DENT DE LAIT. Il se souvient avoir pensé exactement dans cet ordre : « Mon enfant intérieur veut sortir par mon poignet », « Je dois cesser de lire des ouvrages de psycho-pop » et « Fuck, j’suis pas hypocondriaque », avant de s’évanouir.

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