Une bonne chose

Il allait tout brûler. Il allait détruire ses notes, les disques durs, même les disquettes désuètes qui dormaient sous clé, dans le classeur rouillé. Il allait asperger d’essence tout le labo et y mettre le feu, puis il ferait de même avec lui-même.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Ils étaient jeunes et brillants, recrutés dans les meilleures universités du pays. Un projet grandiose: tester un type de médicament révolutionnaire, une sorte de chimère entre un antivirus et un antibiotique, qui en plus s’attaquait à toutes les cellules anormales de l’organisme. Un soldat bionique microscopique, au service du système immunitaire, rendant ce dernier parfait, infaillible.

Si on réussissait à isoler la molécule, le cancer serait de l’histoire ancienne, tout comme le diabète, le parkinson, la malaria, tous types de maladies vénériennes, l’hémophilie, les infections chroniques, le rhume de cerveau et le pied d’athlète.

Ils y parvinrent. On la baptisa Miracine.

Mais c’était la guerre, alors il fallait faire vite. De toute manière, quel mal pouvait faire un médicament miracle sur ces recrues déjà en bonne santé? Aucun! LA MIRACINE ÉTAIT UNE MERVEILLE DE LA SCIENCE ET DU GÉNIE HUMAIN. Les tests cliniques se révélèrent concluants. Un candidat affligé d’eczéma se retrouva avec la peau aussi douce qu’un nouveau-né. L’asthme de l’autre s’avéra plus qu’au mauvais souvenir. Une tumeur au testicule, qui n’aurait jamais été détectée à temps si le soldat ne s’était pas porté volontaire, disparut après 10 jours de traitement à la Miracine.

On s’apprêtait à rendre la nouvelle publique lorsqu’on constata que les volontaires étaient fort mal en point. Dès qu’ils arrêtèrent le traitement apparurent des maux qu’on n’avait jamais vus avant. Des maladies de peau horribles, où celle-ci semblait se putréfier même si le candidat était bien vivant. Un autre se noya dans une substance visqueuse et saumâtre sécrétée par ses propres poumons. Le pancréas d’un troisième se liquéfia. Une méningite plongea un patient dans le coma en moins de 3 heures. Puis, une diarrhée si violente que les viscères furent expulsés du corps. Une langue gonfla tellement qu’on dû intuber le patient, car il ne pouvait plus respirer.

Moins de quatre jours après l’arrêt du traitement miracle, les dix volontaires étaient morts. L’affaire fût classée ultra-secrète. La cure existait, mais après la première dose, l’arrêter signifiait la mort. Une mort horrible et imprévisible. Et fabriquer la Miracine coûtait cher. La santé n’avait pas de prix, certes, mais le risque d’émeute si les effectifs venaient à manquer était grand.

Quand on diagnostiqua au chercheur une tumeur maligne et inopérable, c’est en toute connaissance de cause qu’il choisit la Miracine. Il avait deux jeunes enfants et une ravissante femme, il ne pouvait pas les abandonner. Mais il négligea un petit détail: il était devenu toxique. Après le début du traitement, il fit l’amour à sa femme une seule fois. Elle développa une infection qui, bien qu’on réussit à la soigner à temps, la laissa stérile.

La sueur du chercheur agissait tel un puissant antibiotique, et dès qu’il touchait quelqu’un, la personne était presque certaine de développer une rougeur quelconque à l’endroit précis qui avait été en contact avec sa peau.

Il y avait 45 ans qu’on l’avait touché. Son laboratoire était le seul endroit au monde où la Miracine était synthétisée. Il était responsable de la mort de dix jeunes soldats, de l’infertilité de sa femme, de l’errance de ses enfants qui, encore aujourd’hui, croyaient que leur père ne les aimait pas. Une vie ruinée, à fabriquer ses doses de vie et à patienter entre, la peur au ventre, peur de la possibilité de développer une résistance ou qu’on découvre son secret.

Il s’aspergea d’essence et mit le feu à son corps parfait.

Publicités

5 réflexions sur “Une bonne chose

  1. T’es trop bonne avec moi Élodie! En passant, ton texte traduit pas mal mon sentiment face à toute cette paranoïa du ‘vivre sainement’. Je me dis qu’à force de se faire du mauvais sang avec toutes ces règles, on se cultive un ulcère/cancer/dépression. Paraît que le stress affecte le système immunitaire…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s