Acte de naissance

– On va l’appeler Xerophyllum Tenax Larose.
– Aaaah ouin.
– C’est le nom d’une fleur communément appelée herbe d’ours, donc ça donne
« herbe d’ours tenace »!
– Jamais entendu parler de ça.
– Ça pousse dans l’Ouest, pas ici.
– …
– T’en fais pas, les gens vont l’appeler Tenax Larose tout court, c’est juste que ça va être plus cool si son nom de baptistaire au long contient Xerophyllum.
– Tenace Larose?
– C’est ça.

Martine Larose se caressait le ventre en discutant avec son père à travers la porte-moustiquaire tandis que celui-ci, calé dans une chaise sur la galerie, soutirait de longues volutes bleues à son éternelle pipe. Un long silence s’installa. Le son mat du rouleau à pâte que Martine roulait énergiquement sur une flaque d’eau-farine-beurre et celui des criquets qui s’entre-répondent à des milles à la ronde pour toute trame sonore. De longues minutes paisibles s’écoulèrent ainsi tandis que le soleil déclinait rapidement.

– C’est quoi l’idée?
– Hum? S’cuse p’pa j’ai pas entendu.
– C’est quoi le but de lui donner un nom bâtard de même?
– C’est pas bâtard, c’est original.
– C’est quoi l’idée de vouloir être original d’abord?
– Ben voyons p’pa, c’est quoi ces questions-là?
– Tu sais ce qui va arriver, il va se faire niaiser à l’école.
– Ben non. Il va être tenace, un dur à cuire, j’te l’dis, je le sens!

Grognements en provenance du balcon maintenant plongé dans le noir, la lumière rougeoyante produite à chaque bouffée illuminant de façon inquiétante le visage du père.

– Ça pousse même pas icitte c’te fleur-là.
– Ben, ça pousse au Canada…
– Ben voyons! Tu l’sais ben que quand je parle d’icitte, j’parle pas du Canada.
– Je le sais papounet. Fâche-toi pas.
– T’aurais pu l’appeler Renélysse Larose; orignal, comme tu dis, mais à saveur locale. Pis depuis quand tu t’intéresses aux plantes à fleurs?
– Bon, laisse donc faire.

Martine plongea les mains dans l’évier et entreprit de récurer un chaudron qui y trempait depuis une heure. Par la petite fenêtre, son regard portait loin, jusqu’à la lisière du bois; le bout de leur terre et le commencement du domaine des Laviolette. Ragaillardie, elle lança sur un ton joyeux :

– Tu devrais être content, tu vas avoir un héritier pour ta terre!
– Quelle terre?
– Ben voyons, t’es ben malcommode aujourd’hui! Notre terre, ta terre, la terre des Larose!
– Ah, ben il va être déçu le pôvre ti-pitte.
– Ben non.
– C’est ben beau ce que tu vois de ta fenêtre de cuisine, mais es-tu allée faire un tour récemment voir de l’autre côté de la Butte-à-plus-belle? C’est rendu une dompe. Pis pas juste de petites cochonneries, des chars, des moteurs qui coulent, des batteries rongées, des bidons d’huile et de lave-glace, des pneus, des grues mécaniques rouillées, des carcasses d’autobus. J’te l’dis, aucun Larose, même le plus tenace avec des piquants, voudrait se planter les pieds là-dedans. C’est contaminé de bord en bord, un vrai gâchis.
– Ben voyons, j’savais pas ça!
– Ben non, t’habitais en ville quand ça a commencé, et j’ai pas voulu te le dire parce que j’voulais que tu reviennes vivre par icitte, chez nous, avec moi pis tes frères.
– Pis vous avez rien fait? C’est qui qui a fait ça?
– On sait pas, du monde, probablement des villages voisins, peut-être du monde qui nous aime pas. Avec la grande gueule que j’ai, j’me suis pas fait juste des amis dans la vie.
– Shit, p’pa, c’est grave, c’est notre propriété, ils l’ont salie, dévalorisée, ça coûte combien enlever tout ça?
– Cher.
– J’peux pas croire. Je suis revenue ici pour que mon gars ait de l’espace pour courir partout, comme quand j’étais petite.
– C’est pu comme c’était.

Martine soupira.

– Au moins il nous reste l’autre bord.
Elle agita sa main mollement vers la droite du terrain.
Les yeux et les traits du visage de son père se durcirent subitement pour aussitôt s’effondrer en un grotesque masque implorant.
– Ben… C’est que tsé, quand ta mère est décédée, ça été pas mal dur. J’pouvais pas rester le soir tout seul ici, j’la voyais partout. Ça fait que j’me suis mis à aller jouer aux machines à sous au bar de Réal. Ça me changeait les idées…
Martine avait mis sa main devant sa bouche et répétait en boucle : ben voyons donc, s’tie, ben voyons donc.
…faque quand les hommes de la Great North Western Energy m’ont offert de leur louer un bout du terrain, j’ai pas pu refuser. J’avais besoin de cet argent-là, j’avais pas mal de dettes tu comprends? Ça m’a permis de tout rembourser, même le prêt hypothécaire sur la maison. C’est beaucoup, beaucoup d’argent Martine.
– Tu me niaises? Y nous reste quoi d’abord? Y vont faire quoi sur le bout que tu leur loues?
– De la fracturation hydraulique… une plateforme de forage. Y’a assez de gaz.
– Ah ben calvaire!
– Y nous reste pas mal juste ce que tu vois par la fenêtre finalement.

Martine replia rageusement ses bras au-dessus de son ventre bombé et fixa intensément la toute petite clôture des Laviolette au bout du champ.

Son père poursuivit :
– T’aurais dû rester à Montréal dans l’fond, j’aurais ben fini par te mettre au courant de ce qui se passe, mais au moins t’aurais pas eu à vivre avec ça dans face chaque jour… Loin des yeux, loin du « ça m’écœure », comme on dit.
– On dit pas ça.
– Ben moi je le dis.

Martine ferma les yeux, s’agrippa des deux mains au rebord du comptoir et susurra entre ses dents, d’une voix à peine audible :

– On va habiter ici. Pas question de retourner en ville et de devoir raconter le soir à mon fils qu’on a déjà eu une terre ben belle où il aurait pu grandir. Il va s’appeler Hubert Suzuki Larose, il va naître sur une parcelle de nature entre un tas de scrap et un forage de gaz de schiste. En grandissant, il verra tout, saura tout et entendra tout, il apprendra la colère et j’en ferai un guerrier des temps modernes.

Martine sursauta et renversa du café sur le plancher. Hubert venait de lui donner un coup de pied énergique. Elle sourit, confiante.

6 réflexions sur “Acte de naissance

  1. Marie-Ève, je relis ton texte, et c’est tellement visuel, on dirait un scénario. Tu devrais le faire réaliser par des amis vidéastes (une micro-capsule de 4 minutes) et le mettre sur le blogue… J’aimerais ça voir ça!

  2. Très bon texte, je seconde sur le fait que c’est très visuel, j’ai définitivement des images en tête au souvenir de ce que j’ai lu. Le propos est subtilement bien véhiculé et ça décrit bien un aspect important de notre réalité québecoise acutelle.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s