Éloge

Pour une Société plus juste et pour une Cité plus heureuse

J’appuie le mouvement étudiant et ses débordements

Je condamne le gouvernement et sa démesure

Nous naissons de moins en moins libre – de plus en plus inégaux –

La vigilance et les changements exigent des sacrifices

Cessons de spéculer sans cesse sur la nature commune des choses

Cessons de prendre à tous ce qui ne nous appartient pas

La société est malade

Les anciens ne pensent plus au lendemain de leur jeunesse

Il n’y a plus de vision – que des divisions –

N’oublions pas !

Nous ne sommes que locataires de cette Terre

Une marche au cimetière nous le rappelle tous les jours

Rien de son corps n’est à nous

Alors réagissons !

Notre Cité devient une prison à ciel ouvert

Merci

Chers collègues,

Ce blogue que nous avons créé est pour moi une grande fierté. Je dirais même que c’est ce que j’ai de plus précieux, ce sur quoi je passe la majeure partie de mon temps. J’aspire à devenir meilleure, à grandir avec les mots. Vous m’aidez, je vous en remercie.

Dans une optique personnelle, je trouve que les thèmes que nous proposons sont toujours forts et inspirants. Ils me guident à travers des sentiers peu fréquentés et j’apprécie la beauté des choses nouvelles que je découvre.
Et les contraintes… Que dire de plus que ce sont des contraintes qui poussent à la créativité, au dépassement de soi. Que chaque fois, elles me font grandir et jamais ne diminuent ma créativité. Je sens toujours que vous voulez lire une histoire sortie de ma tête, et non pas un texte forgé dans les contraintes qui limitent les mots ou les idées. Je réfléchis beaucoup à mon histoire et non pas à celle que VOUS voulez que j’écrive.

Sur Force de Frappes, on se sent respecté et j’aime ça!

J’ai été vraiment touchée par votre compréhension. Je croyais que ça allait peut-être être difficile de vous faire comprendre le concept de mon dernier texte. Je me fourvoyais! Tout de suite, vous avez compris que mon texte de « Voyage, voyage » était un concept touchant l’actualité (mettant en vedette la fabuleuse loi 78). Je n’ai pas eu besoin de défendre mon point pour désobéir, de m’expliquer, et je vous remercie de cette grande capacité à lire entre les lignes.
La création d’une nouvelle catégorie « Opinions », c’est juste trop génial!! Et j’adore le fait qu’on peut maintenant écrire deux textes par semaine au lieu d’un seul. Franchement, je trouve ça sublime d’avoir eu l’idée de désobéir et que les collaborateurs voulaient absolument donner leur opinion aussi. Ça aurait pu être bien compliqué, mais en fait, il n’y avait rien de plus simple.

J’ai besoin de vous chers collègues. Sans vous, ce projet n’aurait aucune valeur. Grâce à vous, j’alimente mes moments de solitude en focussant sur les thèmes et les contraintes, et je continue.
Je continue.
Pour vous prouver, pour ME prouver que je suis capable de me dépasser.

Merci.

 

Grâce à toi

Tu n’étais pas prévue ni souhaitée
mais depuis que tu es arrivée
tout le monde célèbre
et se rassemble
à cause de toi.

Ça sort sur les balcons,
dans les rues, les campagnes;
partout dans le pays
il y a du bruit
à cause de toi.

Tu n’es pourtant pas gentille.
Tu fais de la casse
de droits et libertés,
tu fais fi de la démocratie
mais grâce à toi plus sont unis.

Tu es la cerise sur le sundae
d’un gros coulis de corruption;
faut dire merci à Jean Charest
d’avoir fait du manque de jugement
sa spécialité.

Grâce à toi tous tapent bien fort
et bossent le dos de leurs casseroles
pour que demain s’embarrassent
et débarrassent (avec la crasse)
les fruits pourris

qui polluent le gouvernement.

Et pis

Mon muse,
mon musée d’idées
une tonne de choses sans valeur
dans tes yeux, rien du tout
mais si tu savais comme j’aime le vide.

Mon orage,
mon or emprunté
aux coffres d’une reine,
aux aveux d’un condamné
à qui on a chatouillé les aiselles
devant sa mère égorgée
jusqu’à temps qu’il avoue t’avoir vu m’aimer

Mon briseur de grève,
toi mon scab
tu me donnes le temps de boire de la bière
depuis que je suis au chômage
J’ai pas soif mais je bois quand même,
j’veux juste que tu le saches

Mon unique,
mont saint-gabriel
mon honneur j’ai rien à déclarer
sauf peut-être oubladi oublada
life goes on… ha!

La mort est sans pitié

Le maire de Chénéville aligna les deux pages fraîchement imprimées qu’il avait posées devant lui sur le lutrin. La rédaction du panégyrique de Maurice Sigouin lui avait demandé tout son petit change. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit et le regrettait maintenant amèrement vu les protestations bruyantes de son estomac qu’il avait inondé de café fort jusqu’aux petites heures du matin. M. le Maire, Jacques de son petit nom, était un homme souriant, positif et entreprenant. Il croyait fermement qu’en tout homme, aussi mesquin ses agissements soient-ils, gît un potentiel immense de bonté et de sagesse ne demandant qu’à être exploité et mis en valeur. Il n’en était pas à son premier éloge funèbre, mais il se disait tout de même qu’un prêtre aurait probablement eu moins de mal à le rédiger dans ce cas-ci, car rendre un dernier hommage à Maurice Sigouin n’était pas chose facile.

Jacques sortit un petit carré de soie vert de la poche de son blazer bleu marine et s’épongea le front, s’éclaircit la gorge et tapota le dessus du petit micro installé devant lui ce qui produisit un « poc-poc » amplifié dans la salle de réception qui avait été louée pour deux heures seulement à la demande de la succession. Fallait pas que ça traîne : quelques courts hommages au défunt, quelques petites sandwiches pas de croûte et hop, terminé, tout le monde quitterait l’auberge rapidement pour profiter de la chaude soirée d’été. Comme Maurice Sigouin avait été incinéré et qu’il n’était pas croyant, il n’y avait ni messe ni mise en terre, donc il s’agissait du seul moment officiel pour honorer la mémoire du défunt. Les membres de l’assistance fixaient Jacques qui s’apprêtait à parler, lorsqu’une petite femme recroquevillée sur sa chaise lança un nasillard : « Bon, embrayez-là qu’on en finisssssse. », ce qui provoqua quelques remous et plusieurs toussotements embarrassés parmi la trentaine de personnes présentes. Jacques prit son souffle et débita son discours à toute vitesse, de peur d’être interrompu par d’autres commentaires de la sorte.

– « Maurice était un bon gars. », commença Jacques d’une voix frêle et instable comme un adolescent qui mue.
Grommellements en provenance de la salle. Jacques augmenta son débit, de plus en plus inquiet à la vue des visages devant lui qui affichaient un air buté, limite haineux.
– « Maurice était un homme fondamentalement bon, je le crois sincèrement. C’était un homme de famille, un homme droit et fier, quelqu’un sur qui on pouvait compter, quelqu’un avec les valeurs à la bonne place. Il n’était pas toujours facile notre Maurice, il avait du caractère comme on dit, mais ça faisait partie de son personnage. Au fond c’était un homme fier et orgueilleux qui ne voulait pas qu’on voit ses faiblesses. Mais il aimait sa famille, je le sais. C’était tout simplement un homme, comme bien d’autres, qui ne voulait pas qu’on détecte sa vulnérabilité. On pourrait passer beaucoup de temps à se souvenir de ses mauvais côtés, mais nous sommes rassemblés ici aujourd’hui pour l’honorer une dernière fois tous ensemble. Il a participé activement à la vitalité de notre ville en y tenant commerce pendant plus de 35 ans et, en ce sens, il était un pilier de notre communauté.»

Et tandis que Jacques prenait une pause avant de poursuivre la lecture de son texte qu’il avait rédigé avec grand peine, il fût interrompu par un cri du cœur. Marianne Sigouin, la sœur cadette de Maurice, une frêle petite blonde qui baissait les yeux lorsqu’on lui adressait la parole, que l’on apercevait peu souvent et dont on entendait parler encore moins souvent, s’était écriée : « Non ! ». Le silence, interminable et chargé des appréhensions de tous s’étirait tandis que Marianne serrait les poings qu’elle gardait sur ses genoux, le corps penché vers l’avant, ses cheveux lui cachant le visage. Au bout d’un moment, Jacques lui demanda : « Non quoi Marianne? Il y a quelque chose que j’oublie? ».
Marianne se redressa tranquillement, releva la tête, se décrispa et prit une grande inspiration avant de débiter d’une voix blanche et grave que personne ne lui connaissait : « Non je ne suis pas ici pour honorer Maurice Sigouin, je suis ici pour le voir mort. Maurice n’était pas un homme bon, il ne l’a jamais été, aucune parcelle de son être n’était digne. C’était un homme de famille parce qu’il n’avait pas d’amis, personne d’autre sur qui se défouler. C’était un orgueilleux, droit et fier jusqu’au grotesque, jusqu’à frapper ses propres enfants lorsqu’ils le contredisaient ou qu’il ressentait la moindre contrariété, c’était un violent compulsif qui s’amusait à instaurer un règne de terreur, à diminuer tous ceux qui l’entouraient, à faire en sorte d’être roi et maître en sa demeure et à son garage, les seuls territoires au sein desquels il avait la moindre influence. Les seules personnes épargnées étaient ses clients et ses employés dans le dos desquels il passait le plus clair de son temps à pester. Il n’aimait pas sa famille, moi la première. J’ai tenté pendant des années de me rapprocher de lui, tenté de me convaincre qu’il n’était pas normal de ne pas parler à son frère et que je devais l’aimer tel qu’il était, mais les quelques fois que nous nous sommes vus en tête à tête, j’en revenais totalement perturbée. Toutes ces choses horribles qu’il pouvait me dire à propos de sa femme et de ses enfants… Non. » Elle se leva précipitamment et quitta la salle. La femme et les deux grands enfants de Maurice se levèrent à leur tour, l’aîné sanglotant, et se dirigèrent à pas de zombie vers la sortie. D’autres gens les suivirent en poussant des soupirs et en regardant leurs souliers. Jacques restait debout sur la petite estrade, mais n’osait ajouter quoi que ce soit. Il n’y avait plus personne, sauf Madame Sigouin, une petite vieille voûtée au regard bleu acier. Elle priait, les yeux fermés et les mains jointes, puis se leva péniblement et lança d’une voix éraillée, mais étonnamment puissante : « Au revoir mon p’tit Momo. Moi je le sais que t’étais un homme bon dans le fond. Écoute-les pas, y’ont jamais compris que t’étais spécial, rienqu’du monde stupide, t’étais trop fort pour eux, c’est tout, repose en paix mon amour. »

Découvrez vos forces

Chère Joe,

Je sais que tu es chez ton père pour les prochaines semaines, j’ai reçu ton courriel. J’espère qu’il va mieux et qu’il est reconnaissant de l’aide que tu lui apportes. J’étais surpris de lire la nouvelle, mais pas de ta générosité. Tu as toujours su faire passer les autres avant toi, même moi j’ai souvent été le grand chanceux de ton caractère extraordinaire.

J’ai enfin pu dormir plus de 4 heures de suite. Les derniers jours ont été frénétiques, on a tous fait de longues patrouilles pour sécuriser le secteur. Du moins, les 10 mètres de large des routes du secteur. Je dois suer l’équivalent de mon poids à chacune d’elle. Mon linge s’use vraiment vite, il paraît que c’est le sel qui fait ça. La sueur s’évapore et ne reste que notre propre sel. Tu dois t’en douter, plein de blagues douteuses circulent avec ça: on devrait le récupérer et le vendre aux Afghans, pour que leur bouffe se conserve et arrête de sentir la marde. On devrait laisser faire les caisses de sel qui arrivent au McDo de la base américaine et simplement secouer notre linge au-dessus des frites, etc.

Marc est fort amoché. Marc, c’est le grand maigre avec les lunettes d’intello. C’est vraiment con, ça a adonné qu’il traversait le terrain juste au moment où l’obus est tombé. Au moins, il va s’en sortir, mais je doute qu’il puisse à nouveau entendre de l’oreille gauche. C’est épeurant, je ne suis pas certain que sa mère va le reconnaître. C’est comme si la moitié de sa face avait été arrachée. Il est encore dans le coma, mais c’est un coma provoqué, parce qu’il fait juste crier quand il reprend connaissance et ça fout en l’air le moral de tout le monde.

Suite à ça, on a dû patrouiller et re-patrouiller non-stop depuis une semaine. Je commence à reconnaître des visages, il y a trois petits garçons qui vivent avec leur père qui nous envoient la main à chaque fois qu’on passe devant leur maison. Il y a une super belle femme qui vend des téléphones cellulaires au centre-ville, elle me fait un peu penser à toi. C’est con parce que je ne l’ai jamais vraiment vu, avec le voile pis toute. Je pense que c’est sa manière de se tenir, de bouger. Elle a ta grâce.

Je ne pensais jamais que ça durerait aussi longtemps. Je suis désolé de te faire endurer ça. Je m’ennuie tellement. Bon, ostie, je braille. Si on m’avait dit que je pleurerais plus souvent depuis que je suis en uniforme qu’en culottes courtes, j’aurais ri. J’en suis même au point où je me demande ce qu’on fait ici. Quand je suis parti je me disais qu’on ne serait pas comme les Américains, qu’on était les bons, qu’on n’allait pas faire semblant de viser le monde pour leur faire peur. Mais c’est pas vrai. Il y a toujours un cave qui fait ce genre de choses. En plus, comment veux-tu que le monde différentie notre uniforme de ceux des autres ? Pour eux, c’est du pareil au même.

C’est aussi décourageant parce que tout est toujours à recommencer. Le monde n’est pas éduqué, ils font juste dire Allah si Allah ça. T’as envie de les secouer, pis de leur dire: lâche Allah, criss, c’est quand la dernière fois qu’il t’a sorti de la marde ? Mais en même temps, si Allah n’était pas là, je pense que le monde n’aurait pas la force de se lever pis de faire sa journée. Tous les enfants sont sales, toussent, ils sont maigres mais, ils courent 3x plus vite que tous ceux de chez nous. Ils ont des sourires magnifiques. Alors oui, ça fait de quoi quand on apprend qu’une bombe en a tué tout un tas. Ou qu’on a fait sauter leur école. Ou que les maudites écoles font juste leur apprendre par coeur leur maudit Coran. On ne pourrait pas leur apprendre à faire bouillir l’eau et qu’enfermer la moitié de la population dans du linge quand il fait 40 à l’ombre, c’est pas super comme philosophie de vie.

Mais bon, en même temps, j’pense pas qu’on ait l’air moins agrès avec nos gros guns pis notre air ahuri devant tellement d’affaires qui se passent sans qu’on comprenne un mot de ce qui se dit. J’ai quasiment plus peur des gars de mon unité que des locaux. J’ai vu quatre gars avec des tatouages de nazi, croix gammée ou «Aryan» écrit dans le dos. Il y a un vrai sauté qui dit qu’à chaque mission où il est déployé il tue quelqu’un, c’est sa marque de commerce. Plusieurs gars sont dépressifs et font des crises de rage pour rien. Et il y a les gars comme moi, qui s’ennuient pis braillent comme des veaux dans la douche.

Bref, là, ça va mieux. Je ne sais pas si la censure va barrer des affaires dans ma lettre, c’est correct, l’important est ailleurs que dans les obus et les patrouilles. Je sais que tu vas lire ça dans une dizaine de jours, quand tu vas pouvoir lâcher ton père pis son caractère de cochon et descendre en ville pour lire tes courriels dans un café. J’ai mis un sceau de glace devant mon ventilateur, la nuit est plus fraîche. Je pense à toi, à toutes les affaires que je vais te raconter en revenant, à mes parents, leur piscine, et la crème molle à la noix de coco.

S.G.

Réponse à Denise Bombardier

En réponse à sa chronique du 26 mai 2012 intitulée: « La victoire de la rue » publiée dans Le Devoir.

Bonjour Mme Bombardier,

Ma maman m’a fait parvenir votre chronique ce matin, par courriel. Elle vous admire beaucoup, mais je remarque qu’elle a pris l’habitude de me faire part de vos textes lorsqu’elle a un doute sur vos positions. Oh, elle ne l’a jamais présenté ainsi, mais le geste finit inévitablement par un long échange téléphonique entre elle et moi. Je vous remercie de donner prétexte à des discussions très intéressantes et éclairantes entre elle et moi.

Ma mère vous admire parce que, comme elle, vous avez réussi à vous hisser comme figure d’autorité dans les sphères largement dominées par la gent masculine. Vous êtes une femme intelligente, vous avez une carrière impressionnante et l’estime de plusieurs. D’une certaine manière, vous êtes une pionnière, une courageuse, qui prend position sur des sujets difficiles, parfois tabous.

Cependant, les dernières fois où je me suis aventurée à lire votre chronique, j’ai éprouvé un grand malaise. En ce qui concerne la plus récente, pour être franche, je ne sais même pas par où commencer pour présenter un argumentaire contre vos positions: il y a tant à dire. Je voulais juste vous signifier que vous me décevez beaucoup, car votre intellect si affûté semble servir à propager des idées démagogiques, paternalistes et méprisantes envers la situation québécoise actuelle.

Je voulais vous rassurer: n’ayez pas peur. Cette manifestation de solidarité est majoritairement pacifiste, festive, émotionnelle et un signe de bonne santé de notre société. Les multiples raisons pour descendre dans la rue, ou tout simplement sortir sur le balcon, sont énumérées dans les nombreux commentaires de vos lecteurs. Il est beaucoup plus sain de dire collectivement ‘assez!’ que de se taire et d’obéir aux matraques.

Cordialement,

Julie Kurtness,
Montréal

La fin

Ça y est. C’est ici que je m’arrête. Tout au cours de ma vie, j’ai voyagé. J’ai fait le tour du monde. J’ai vue des choses magnifiques et d’autres moins. J’ai fait la fête à Rio durant le carnaval, j’ai lancé des tomates à Valence. J’ai bu de la bière dans des pubs irlandais, écossais, allemands, belges. J’ai mangé, de la pizza en Italie, du fromage en France et même des tarentules frites au Cambodge. J’ai fait un safari en Afrique, une excursion en Antarctique. J’ai vu des tortues sur les îles Galapagos. J’ai visité les Moais sur l’Île de Pâques. J’ai plongé en Polynésie, en Australie et aussi à Hawaï. J’ai aussi grimpé le Kilimandjaro et plusieurs autres sommets du monde. Je me suis laissée bronzer par les rayons du soleil sur plus de plages que je ne puisse m’en rappeler. Certaines personnes diront que j’ai eu de la chance de vivre tout ça. Plusieurs sont jaloux et donneraient tout pour être à ma place. Seulement je n’ai jamais été capable de m’installer, je n’ai jamais été satisfaite de mon sort. Il fallait toujours que je bouge, que je m’éloigne des gens qui me devenaient trop familiers. J’ai évité les amitiés profondes, je n’ai jamais eu de peine d’amour, je n’ai jamais bu pour oublier. Je n’ai jamais été consolée par une amie. Je n’ai jamais assisté à des funérailles, ou à un baptême. Je n’ai jamais été invitée à un mariage. Bref, la vie que j’ai eu, qui semble idéale pour plusieurs ne l’a jamais été pour moi. Mais maintenant j’ai trouvé l’endroit où m’arrêter. Je ne ressens plus le besoin de m’éloigner, pour la première fois de ma vie je ressens une tranquillité à l’intérieur de mon corps, je ne veux plus bouger.

Je suis enfin prête. je t’attends.

Aux Portes du Désert

–   Debout Gringo, allez, lève ton culo ! C’est la dernière fois que le dis !

Un gros bonhomme au teint basané était assis à cheval sur une chaise en bois. Il portait un t-shirt gris de transpiration, de saletés et de tâches de salsas de toutes sortes; ses bras poilus aux épaules couvertes de tatouages pendaient au-dessus du dossier de la chaise et ses mains se rejoignaient autour d’un énorme fusil dont le canon scié se situait à quelques centimètres de ma tempe.

Un homme s’est approché. Il m’a saisi violemment par les cheveux et la mâchoire pour m’assoir contre le mur face à l’homme qui semblait être le patron et qui maintenant faisait mine de viser un point sur mon front.

Ma tête avait cogné contre le mur, et tout résonnait à nouveau, je craignais de vomir et de m’évanouir encore. Il faisait très chaud et j’avais très soif.

Je voyais la pièce pour la première fois. Au plafond un ventilateur grinçait et peinait à faire son 360 tant ses pales étaient tordues et sa base bringuebalante. Il n’y avait aucune fenêtre, pas un souffle d’air, que la lumière d’un abat-jour dans le coin de la pièce et la percée du jour avançant sur le sol sous le pas de la porte.

–   Où est la fille je demandais.

–   La fille ! ou bien elle est déjà vendoue; ou bien elle est en pièces détachées éparpillées aux quatre coins dou désert; ou alors son corps alimente un feu de camp sour oune plage déserte de la Riviera Nayarit.

J’avais si soif et ma langue semblait si épaisse que chaque mot prononcé m’arrachait une douleur terrible.

–   Mais toi, personne y veux, pas d’argent contre toi, rien, nada, il faut ké tout té rachette tout seul.

Il y avait de la poussière partout, par terre, dans l’air; des hommes de main se massaient derrière celui qu’ils appelaient maintenant Ràmon.

J’entendais à l’unisson de temps en temps – Màtalo ! Ràmon Màtalo ! Puis le cliquetis des chiens qu’on armait.

Une musique soudain s’échappa de ce qui se révéla être un Iphone et je reconnus la mélodie d’un succès des années 80 : « Voyage, voyage »  je crois.

Ràmon me dévisagea et je soutins son regard autant que je le pus; ces quelques secondes me parurent une éternité. Puis il éclata de rire et je découvris qu’il lui manquait deux dents; je fus à mon tour pris d’un fou rire spontané trop longtemps retenu qui contamina tous ceux qui se tenaient dans la pièce, laquelle soudainement s’éclaira de mille feux.

–   Coupez ! Coupez ! s’écria alors le réalisateur bleu de colère.

–   Faites chier – Faites franchement chier là !

–   Toi – avec le cellulaire – oui toi – toi – Dehors !

–   Est-ce que vous savez seulement combien ça me coûte chacune de vos conneries sous le soleil du Mexique ?

–   Merde !

–   Merde !

–   Bon allez ! On la refait tout de suite !

–   Silence !

–   Merde !