L’Oeuvre d’Art

On nous avait cordés en rang bien serré, d’abord le long du mur, puis ensuite par paire. Tout plein de petits uniformes identiques déambulaient dans ce parcours surprenant que constitue le Musée du Louvre. Une quarantaine de petits habits comme le mien, camouflant mal des petits corps âgés d’environ 8 ans.

Le professeur nous expliquait les œuvres et nous demandait de commenter.  Il y en avait tellement de tableaux, de sculptures, d’œuvres d’art que je ne savais plus où donner de la tête, ni des yeux. Il disait que son peintre préféré était Delacroix. Il s’arrêtait plus longtemps devant ses tableaux, faisait de grands mouvements avec ses bras et touchait souvent son cœur. Je regardais La Joconde, puis La Liberté guidant le peuple, puis mon professeur.

À la fin du parcours, il nous a demandé quel était notre tableau préféré. J’ai regardé tout autour d’un air affolé, puis par terre en regrettant déjà son regard qui allait bien finir par se planter dans le mien.
Mon tour est arrivé. Le temps s’est arrêté.
Je n’étais pas capable…  Je ne pouvais pas lui dire que mon œuvre d’art préférée, c’était lui.

 

Aujourd’hui, 20 ans plus tard, c’est dit. Je jette un coup d’œil  dans la garde-robe et remarque les vêtements qui y sont suspendus.  Des habits-cravate fades et ternes, en rang.

Sur la commode, une photo de mon mariage avec l’exécutif de la compagnie. Un sourire figé dans le temps, un sourire faux et sans amour vraiment.
Au mur est accrochée une réplique de La mort de Sardanapale.  Mon regard passe de la photo à la toile, à la  vitesse de l’éclair. Malgré l’argent et les beaux habits bien propres, malgré mon mari toujours prêt à me plaire, à me conquérir, je m’assois souvent au bord du lit et je pleure.

Pas que j’aurais voulu l’accrocher au mur, mon professeur, mais je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Pas même après toutes ces années.
Œuvre de chair dotée de cœur et de sang. Œuvre vivante. Œuvre changeante. Plus belle que toutes les autres accrochées dans mes souvenirs de petite fille. Plus beau que tous les traits de pinceaux de Delacroix.

Je pleure.
Parce que je n’ai jamais été capable de dire à mon professeur que c’était lui, mon œuvre d’art préférée.
Parce que je n’ai jamais aimé aucune autre œuvre d’art.
Je n’ai jamais aimé Delacroix.
Je n’ai jamais aimé aucun autre homme.
Aucun autre homme que mon professeur d’art.

 

Image: La Mort de Sardanapale – Eugène Delacroix

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