Henrielle

Henrielle, comme tous les soirs depuis la mort de son mari, termina lentement son plat surgelé, assise seule à la table de la cuisine. Depuis que ses enfants l’avaient déménagée dans cet espace conçu pour les vieux autonomes, elle ne se donnait guère la peine de cuisiner. Elle en avait rarement la force et jamais les bouches à nourrir.

Elle jeta l’emballage cartonné puis se fit un café instantané décaféiné. Pendant que l’eau mijotait dans la bouilloire, Henrielle enfila sa jaquette à nounours, offerte au dernier Noël par sa petite fille Vickie. Elle remit ses pantoufles et se dirigea vers l’engin sifflotant. Elle fit couler l’eau sur les petits grains fondants, y ajouta un nuage de lait et alluma le téléviseur. Les Beaux Dimanches venaient tout juste de débuter.

Elle installa l’oreiller bien haut sur sa chaise berçante, et agrippa la courtepointe sur le canapé. En s’assoyant, elle envoya un baiser de la main à son défunt mari, maintenant encadré et régnant sur le meuble du salon. Ce soir, elle le sentait présent. Plus qu’à l’habitude.

Comme tous les soirs depuis la mort d’Henri, vers 20h30 (ou à la pause publicitaire autour de cette heure-là), Henrielle appliqua sa crème de nuit, tamisa les lumières et diminua le volume du téléviseur.  Lorsque l’émission reprit, elle était bien emmitouflée dans sa couverture, ayant à peine les yeux qui dépassaient, juste assez pour rester avec les stars de la télé. Au moment où ses yeux se fermèrent, un grand frisson la parcouru et elle entendit la voix de son mari lui dire « Pas ce soir…. »

Éveillée dans un sursaut, Henrielle regarda le portrait et se dit qu’elle devait rêver. Elle n’en fit pas un plat, quoique perturbée, et retourna dans sa petite bulle confortable en tentant d’oublier cette petite voix. Elle s’assoupit et l’épisode se reproduisit. Quelques fois.

« Comme si j’étais là…. »
« Pas dans la chaise… »
« Y’a toujours ben des limites… »

Henrielle, tremblante, nerveuse et de moins en moins apte au sommeil, se leva d’un bond. À la télévision, la speakerine donnait les numéros de la loto. Elle appuya pour éteindre et se dirigea lentement vers la chambre à coucher, hésitante.  Elle remarqua qu’elle n’avait pas baissé les rideaux depuis longtemps, mais qu’il n’y avait aucune poussière : travail minutieux de sa femme de ménage. Elle enleva les coussins fleuris, défit les draps qui jamais ne se salissaient et s’agenouilla.

« Seigneur, merci pour cette journée. Merci de prendre soin de mon Henri en attendant que j’arrive. Dites-lui, s’il vous plait, que je l’aime. Béni sois-tu Seigneur… Amen. »

Elle fit son signe de croix et se glissa dans les draps. Elle n’entendit plus la voix d’Henri lorsqu’elle ferma les yeux. Elle était en paix. Elle sourit et soupira « Merci Henri… À présent, je dormirai dans notre lit… Bonne nuit. »

Le lendemain matin, Henrielle ne se réveilla pas.

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