Simon

Simon était un grand garçon timide au regard doux, il n’avait aucune passion, aucune ambition si ce n’est qu’il aimait regarder les gens.

Il avait le sourire facile, un air compatissant.

Toute sa famille se portait bien, très bien même. Tout le monde l’aimait beaucoup, des fois trop à son goût.

Avec le temps, en vieillissant, Simon se découvrit un don, son chien était déjà âgé de 29 ans, mais tout cela se fit graduellement.

Certaines expériences menées vers l’âge de trente ans, en secret, à l’insu des intéressés, lui confirmèrent certaines intuitions.

Simon avait le don de guérir les autres.

Il suffisait au malade de s’asseoir en face de lui, le dos bien droit ou bien avachi, ça n’avait pas d’importance, de plonger son regard dans le sien, intensément, trois minutes sans battre des cils, puis de s’oublier dans le bleu de ses yeux langoureux, se réfugier dans ses pupilles noires dilatées, chacune une oasis au milieu d’une mer agitée.

Cela suffisait à guérir toutes les MALADIES du MONDE – les curables comme les non curables –

Aussitôt Simon fut pris de vertige, il s’enferma quelques jours chez lui avec pour toute compagnie que son chien; comment pouvait-il priver l’humanité d’une telle bénédiction.

Il décida, après s’être regardé trois jours en face, d’arpenter les hôpitaux, les banlieues déshéritées et les refuges pour animaux.

Le grand garçon timide au regard doux était devenu un homme plein de projets au regard langoureux; il se réalisait.

Ainsi donc il s’affaira, s’affaira, s’affaira, regardez-moi, regardez-moi, regardez-moi, trois minutes, trois minutes, trois minutes; on quittait les fauteuils roulants pour venir l’embrasser.

La nouvelle se répandit, la rumeur battait son plein, il n’était pas rare que des infirmières le séquestrent dans un placard à balai pour le dévisager ou que des chats osent le faire trébucher pour le voir de plus près.

D’un coup que ce soit vrai !

Mais vint le jour, car il vint toujours le jour, où il se rendit compte qu’il ne faisait pas que guérir.

Les symptômes apparurent quelques mois plus tard, graduellement, sous la forme d’une personne le poursuivant, l’interpellant, puis d’une autre, d’une femme, d’un homme; il y eut des appels nocturnes, des sit-ins sur le gazon devant la maison de ses parents.

Aussitôt Simon fut pris de vertige, il s’enferma quelques jours chez lui avec pour toute compagnie que son chien, pour réfléchir à la situation, il comprit qu’en contrepartie de ce qu’il offrait on tombait éperdument amoureux de lui, sans distinction de sexe ou de genre.

Mais quand je dis amoureux, ce n’est pas qu’un peu, c’en était à s’oublier soi-même, s’abandonner, ne plus rien faire, se négliger, il n’existe pas de qualificatif pour décrire un tel état.

Dans le jardin il entendait les lamentations, les gémissements, les miaulements.

Toutes et tous voulaient encore une fois et pour toujours fixer leur regard dans le sien, pour s’y lover pour l’éternité.

Plus les jours avançaient plus la pelouse s’emplissait de corps presque dénudés, d’amoureux guéris en mal d’amour; certains tentaient de pénétrer par la cheminée alors que d’autres s’agglutinaient contre les baies vitrées de la salle à manger.

La police dut intervenir, tout embarquer; de manière parfois brutale.

Mais le lendemain tout recommençait.

Le scénario se répéta durant des mois.

Simon profitait de la nuit et du brouillard laissé par les gaz lacrymogènes pour sortir et s’alimenter, et promener son chien. Il portait des lunettes fumées, il n’osait ni savait plus ou regarder, de peur de faire d’autres victimes.

On ne sut que plus tard, que par une nuit d’ivresse, Simon se creva les yeux.

Aussitôt tout cessa.

Dans les jours qui suivirent, son chien le guida par une nuit sans lune à la rencontre d’une voiture sans phares; ils avaient tous les deux quarante ans.

Sa grand-mère mourut en avril.

Toute la famille fut enterrée dans l’année.

Parait-il, au cimetière, des incrédules défient et dévisagent une photo de lui adolescent – trois minutes sans battre des cils; d’un coup que ce soit vrai !

Paraît-il, la nuit, des corps dénudés viennent encore se coucher sur la tombe du jeune homme au regard doux.

Paraît-il, les soirs de pleine lune, on entend des chats miauler.

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Une réflexion sur “Simon

  1. Très bon texte, Pierre Emmanuel! Les corps dénudés, les âmes amoureuses et euphoriques, ce don qui rend heureux mais fou me font penser au livre Le Parfum – et particulièrement à sa finale!

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