Brooklyn à rebours

Marcia passa la première journée dans le train Amtrak Montréal-NYC. Quatorze heures de lenteur, de vallées tranquilles et de petites gares perdues dans la verdure. La plus grande partie du temps qu’avait duré le trajet, elle était restée dans le wagon-restaurant à tenter de décrire ses états d’âmes sur son ordinateur portable en buvant du mauvais café. Après plusieurs heures à tenter de circonscrire ce qui la tourmentait, à tenter d’élaborer des plans d’action pour refaire sa vie, à tenter d’écrire l’indicible, elle parvint à une effrayante conclusion : il n’y avait pas d’issue possible. Elle soupira et se cala dans la banquette les bras croisés sur la poitrine. Elle ferma son ordinateur, regagna son siège au milieu des autres passagers et ne bougea plus jusqu’à destination, prisonnière d’une apathie paralysante.

La deuxième journée, Marcia se promena sur la 5th avenue de Brooklyn, elle s’acheta une belle robe dans une petite friperie sympa, dégusta un café et une pâtisserie dans un café branché et flâna sur les petites rues perpendiculaires sur lesquelles s’alignaient les édifices Brownstone à l’ombre d’imposants arbres dont le feuillage formait une voûte d’un vert vibrant. Les gens déambulaient tranquillement, l’air était cuisant.

La troisième journée elle ne sortit pas. Du moins, pas dans la rue. Elle prit tout de même son café du matin sur la petite terrasse de l’appartement qu’elle avait loué à deux photographes qui jouissaient d’une certaine notoriété dans la « grosse pomme », en feuilletant un des grands livres de clichés de New-York en noir et blanc trouvé dans l’une des bibliothèques du salon. Elle résista à l’envie d’allumer son ordinateur pour lire les actualités de Montréal. Elle prit une longue douche, enfila sa nouvelle robe et passa le reste de la journée affalée sur le divan à écouter la radio publique de New-York. Elle se fit des pâtes pour souper et se coucha tôt.

La quatrième journée, la suave voix de l’animateur radio la réveilla en lui apprenant qu’il faisait encore plus chaud que la veille. Elle augmenta l’air climatisé de quelques degrés et baissa les stores pour que la chaleur ne s’accumule pas à l’intérieur. Elle mangea seulement une pomme de toute la journée qu’elle passa à feuilleter des livres qu’elle sortait au hasard des rayons et qu’elle remettait en place après en avoir lu quelques pages. Rien n’était satisfaisant, rien n’arrivait à l’intéresser. Elle se coucha tôt, exténuée d’avoir survolé une panoplie de mondes fictionnels et d’essais sur des sujets des plus divers sans jamais se laisser happer.

La cinquième journée, elle demeura dans sa chambre dont elle laissa le store baissé. Elle s’assit en tailleur dans le lit, les yeux grands ouverts.
Avant de quitter Montréal, elle croyait naïvement qu’elle réussirait à se changer les idées en se laissant transporter par la frénésie newyorkaise, qu’elle rencontrerait des gens avec qui rire aux éclats et visiter la ville, qu’elle s’émerveillerait d’être ailleurs, mais elle savait maintenant qu’il avait été totalement illusoire de croire cela.
Le bracelet qu’elle portait à la cheville s’enfonçait dans sa chair, tandis qu’elle maintenait la position du lotus dans son lit; sur le sol, le bracelet lui faisait trop mal. Elle n’aurait peut-être pas dû le mettre avant de partir, mais ça avait été plus fort qu’elle. Maintenir un lien, s’assurer qu’on la retrouve. Elle resta ainsi pendant un long moment, voire des heures. Jusqu’à ce que des coups fussent martelés à la porte d’entrée. Elle sortit de sa torpeur et se leva tranquillement pour aller ouvrir. Comme elle s’y attendait, son mari se tenait sur le seuil les poings sur les hanches, mais le regard tendre; celui d’un père qui ne peut se résoudre à punir sa fille qui a fait un mauvais coup. Deux gardes du corps se tenaient en bas des marches, sur le trottoir.

– Voyons Marcia, qu’est-ce qui t’a pris de partir comme ça?
– Je voulais savoir si je pouvais me débrouiller seule, sans vous.
– Et alors?
– Alors je ne pense pas que je le peux.
– Tu savais qu’on te retrouverait grâce au bracelet GPS.
– Oui.
– Tu as tout ce qu’il te faut chez nous.
– C’est vrai.
– Et tous tes élèves, tous ceux qui suivent ton enseignement et dont tu illumines la vie par ta sagesse, tu as pensé à eux?
– Bien sûr, c’était une erreur, je veux rentrer au domaine.
– Tu es une rivière Marcia, tu dois laisser les gens assoifés venir s’abreuver à toi, mais toi-même, tu ne seras jamais un animal en quête. La fébrilité et l’excitation ne sont pas pour toi, tu dois t’y résigner et accepter ta fixité naturelle. Le mouvement est en toi, mais tu n’as pas à te déplacer pour le créer, il te parcourt de part en part et c’est ce courant qui attire les gens vers toi, qui les pousse à venir à toi, à te vénérer, à te donner leur argent, à se démunir pour pouvoir approcher ta sublime personne. Ils seraient perdus sans toi, ils retourneraient à leur vie de dépense dépourvue de sens. Et moi, qu’est-ce que je ferais sans toi ma magnifique femme ruisseau de vie? Reviens à la maison et promets-moi de ne plus jamais partir.
– Je le promets.

Elle s’engouffra à la suite de son mari dans la berline noire qui les attendait. Elle prit sa main et son regard se perdit dans le paysage qui défilait. Elle s’employa à tuer ce qu’il lui restait d’illusions sur la possibilité de vivre autre chose, autrement, ailleurs. Son rôle resterait celui de détourner les gens du cours de leur piètre existence pour se joindre à sa communauté riche de sens. Elle avait goûté le doute, mais on ne l’y reprendrait plus. Elle continuerait de le combattre avec ardeur et serait dorénavant mieux armée pour aider les autres à le combattre à leur tour. Elle savait maintenant que ceux qui sont attirés par l’étranger sont des fuyards, que ceux qui ne tiennent pas en place sont des irréfléchis, que ceux qui craignent le familier sont des trouillards. Elle ferma les yeux en serrant la main de son mari, plus que jamais confortée dans ses convictions.

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