Cap au Sud

Faut faire attention à sa richesse. Cacher jalousement son américanité dans une pochette sacrée lovée sur le ventre. Cartes de crédit, argent, visa; le passeport, précieux comme le Saint-Suaire. Ne pas accéder aux sollicitations ni aux demandes des étrangers. Penser sécurité. Suivre son «feeling». Ne rien espérer de la supposée suprématie du touriste bien-aimé sans qui l’économie locale pourrait planter; dans la misère, chacun pour soi veut manger. Tout de suite.

Étendre son gros steak sur une plage parfaite de type carte postale. Boire des petits drinks sucrés. Plonger ses orteils dans le sable chaud. Se dire que la vie est belle, enfin. Cuire sa peau trop blanche au soleil de plomb. En étouffer la brûlure dans les vagues salées. Se donner bonne conscience en laissant de généreux pourboires aux employés de l’hôtel. Ces autres humains qui récoltent 100$ pour six journées de travail, de 10 à 12 heures chacune. Se désoler de leur condition. Se satisfaire de la sienne. Se convaincre qu’on n’y peut rien. Que 100$ constituent beaucoup d’argent pour eux. Remercier la vie pourtant de ne pas être né à leur place. Retourner nager avec les poissons et son empathie paresseuse dans la mer chaude et enveloppante. Oublier sa culpabilité le temps d’une baignade. Y détendre ses remords. Voler des coquillages sur la plage millénaire pour les mettre dans son aquarium à la maison. Se nourrir de ceviche, tacos, guacamole, salsa et poulet à l’axiote. Avaler une autre tequila. Sentir la chaleur descendre le long de sa gorge. Grimacer à peine quand l’acidité de la lime pique ses papilles. Ne plus penser à rien – d’autre qu’à soi-même.

Rencontrer l’exotisme. S’en émerveiller hors du méga-refuge de luxe pour touristes. Visiter des lieux sacrés. Fouler des chemins ancestraux. Découvrir un village de paysans. Manger un bout de tortilla de maïs fabriquée à la main devant soi et cuite directement sur le feu dans une maison de branches par la plus vieille femme de la communauté. S’oublier dans un cenote, le corps plongé dans l’eau douce et claire au fond d’une grotte trouée de puits de lumière naturels, en communion parfaite, quelques chauves-souris planant au-dessus de la tête. Savoir que ce moment ne durera pas dans le temps mais dans le corps et dans la tête. Apprendre en sortant que le cenote n’est plus ce qu’il était: trop de touristes et de crème solaire. Avoir mal aux Mayas. Se sentir (encore) chanceux d’en profiter. Se savoir pourtant être la cause du problème.

Rapporter au bercail de la tequila, du Kahlua, une tortue sculptée en obsidian, de l’axiote et une vanille envoûtante – qui ne sent pas le Clubhouse. Savoir qu’il n’y aura pas de prochaine fois. S’en désoler. Puis s’en féliciter au final. Se dire mentalement, comme un leitmotiv, que le prochain voyage sera équitable. Sourire.

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Une réflexion sur “Cap au Sud

  1. Merveilleux texte Élodie et quelle prise de conscience en cette 100e journée de grève dans notre beau Québec si riche et perdant dans ses différents échanges commercaux.Bravo.!Georgette xx

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