La mort est sans pitié

Le maire de Chénéville aligna les deux pages fraîchement imprimées qu’il avait posées devant lui sur le lutrin. La rédaction du panégyrique de Maurice Sigouin lui avait demandé tout son petit change. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit et le regrettait maintenant amèrement vu les protestations bruyantes de son estomac qu’il avait inondé de café fort jusqu’aux petites heures du matin. M. le Maire, Jacques de son petit nom, était un homme souriant, positif et entreprenant. Il croyait fermement qu’en tout homme, aussi mesquin ses agissements soient-ils, gît un potentiel immense de bonté et de sagesse ne demandant qu’à être exploité et mis en valeur. Il n’en était pas à son premier éloge funèbre, mais il se disait tout de même qu’un prêtre aurait probablement eu moins de mal à le rédiger dans ce cas-ci, car rendre un dernier hommage à Maurice Sigouin n’était pas chose facile.

Jacques sortit un petit carré de soie vert de la poche de son blazer bleu marine et s’épongea le front, s’éclaircit la gorge et tapota le dessus du petit micro installé devant lui ce qui produisit un « poc-poc » amplifié dans la salle de réception qui avait été louée pour deux heures seulement à la demande de la succession. Fallait pas que ça traîne : quelques courts hommages au défunt, quelques petites sandwiches pas de croûte et hop, terminé, tout le monde quitterait l’auberge rapidement pour profiter de la chaude soirée d’été. Comme Maurice Sigouin avait été incinéré et qu’il n’était pas croyant, il n’y avait ni messe ni mise en terre, donc il s’agissait du seul moment officiel pour honorer la mémoire du défunt. Les membres de l’assistance fixaient Jacques qui s’apprêtait à parler, lorsqu’une petite femme recroquevillée sur sa chaise lança un nasillard : « Bon, embrayez-là qu’on en finisssssse. », ce qui provoqua quelques remous et plusieurs toussotements embarrassés parmi la trentaine de personnes présentes. Jacques prit son souffle et débita son discours à toute vitesse, de peur d’être interrompu par d’autres commentaires de la sorte.

– « Maurice était un bon gars. », commença Jacques d’une voix frêle et instable comme un adolescent qui mue.
Grommellements en provenance de la salle. Jacques augmenta son débit, de plus en plus inquiet à la vue des visages devant lui qui affichaient un air buté, limite haineux.
– « Maurice était un homme fondamentalement bon, je le crois sincèrement. C’était un homme de famille, un homme droit et fier, quelqu’un sur qui on pouvait compter, quelqu’un avec les valeurs à la bonne place. Il n’était pas toujours facile notre Maurice, il avait du caractère comme on dit, mais ça faisait partie de son personnage. Au fond c’était un homme fier et orgueilleux qui ne voulait pas qu’on voit ses faiblesses. Mais il aimait sa famille, je le sais. C’était tout simplement un homme, comme bien d’autres, qui ne voulait pas qu’on détecte sa vulnérabilité. On pourrait passer beaucoup de temps à se souvenir de ses mauvais côtés, mais nous sommes rassemblés ici aujourd’hui pour l’honorer une dernière fois tous ensemble. Il a participé activement à la vitalité de notre ville en y tenant commerce pendant plus de 35 ans et, en ce sens, il était un pilier de notre communauté.»

Et tandis que Jacques prenait une pause avant de poursuivre la lecture de son texte qu’il avait rédigé avec grand peine, il fût interrompu par un cri du cœur. Marianne Sigouin, la sœur cadette de Maurice, une frêle petite blonde qui baissait les yeux lorsqu’on lui adressait la parole, que l’on apercevait peu souvent et dont on entendait parler encore moins souvent, s’était écriée : « Non ! ». Le silence, interminable et chargé des appréhensions de tous s’étirait tandis que Marianne serrait les poings qu’elle gardait sur ses genoux, le corps penché vers l’avant, ses cheveux lui cachant le visage. Au bout d’un moment, Jacques lui demanda : « Non quoi Marianne? Il y a quelque chose que j’oublie? ».
Marianne se redressa tranquillement, releva la tête, se décrispa et prit une grande inspiration avant de débiter d’une voix blanche et grave que personne ne lui connaissait : « Non je ne suis pas ici pour honorer Maurice Sigouin, je suis ici pour le voir mort. Maurice n’était pas un homme bon, il ne l’a jamais été, aucune parcelle de son être n’était digne. C’était un homme de famille parce qu’il n’avait pas d’amis, personne d’autre sur qui se défouler. C’était un orgueilleux, droit et fier jusqu’au grotesque, jusqu’à frapper ses propres enfants lorsqu’ils le contredisaient ou qu’il ressentait la moindre contrariété, c’était un violent compulsif qui s’amusait à instaurer un règne de terreur, à diminuer tous ceux qui l’entouraient, à faire en sorte d’être roi et maître en sa demeure et à son garage, les seuls territoires au sein desquels il avait la moindre influence. Les seules personnes épargnées étaient ses clients et ses employés dans le dos desquels il passait le plus clair de son temps à pester. Il n’aimait pas sa famille, moi la première. J’ai tenté pendant des années de me rapprocher de lui, tenté de me convaincre qu’il n’était pas normal de ne pas parler à son frère et que je devais l’aimer tel qu’il était, mais les quelques fois que nous nous sommes vus en tête à tête, j’en revenais totalement perturbée. Toutes ces choses horribles qu’il pouvait me dire à propos de sa femme et de ses enfants… Non. » Elle se leva précipitamment et quitta la salle. La femme et les deux grands enfants de Maurice se levèrent à leur tour, l’aîné sanglotant, et se dirigèrent à pas de zombie vers la sortie. D’autres gens les suivirent en poussant des soupirs et en regardant leurs souliers. Jacques restait debout sur la petite estrade, mais n’osait ajouter quoi que ce soit. Il n’y avait plus personne, sauf Madame Sigouin, une petite vieille voûtée au regard bleu acier. Elle priait, les yeux fermés et les mains jointes, puis se leva péniblement et lança d’une voix éraillée, mais étonnamment puissante : « Au revoir mon p’tit Momo. Moi je le sais que t’étais un homme bon dans le fond. Écoute-les pas, y’ont jamais compris que t’étais spécial, rienqu’du monde stupide, t’étais trop fort pour eux, c’est tout, repose en paix mon amour. »

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