E.T. téléphone maison

J’affiche E. Tremblay, 2 :00 a.m., Dimanche 1er juin 2008 sur un petit écran rétro éclairé qui scintille dans la nuit. Hors contexte, ça pourrait passer pour un signal romantique. C’est chou un E. Tremblay qui appelle dans la nuit pour parler à sa douce, un peu comme E. Lapointe appelait sa blonde dans la nuit pour lui dire N’importe quoi. Je voudrais bien sonner, mais on m’a coupé le sifflet. Je suis un téléphone bâillonné, muté en un appareil silencieux qui s’évertue à flasher de la lumière rouge alors que la destinatrice de l’appel dort, les yeux fermés, il va sans dire.

Depuis que Mme St-Laurent m’a acheté en répondant à l’annonce que mon ancien propriétaire avait affiché sur un site de vente d’objets usagés en ligne, ma vie de comptoir est beaucoup plus agréable. Ne serait-ce que parce qu’on me lave, une fois par semaine. Le traitement royal quoi. Une chance inestimable puisque depuis l’adoption massive des téléphones portables, on se soucie de moins en moins de moi.

De prime abord, je suis un objet inanimé et utilitaire, créé pour être utilisé jusqu’à ce que mes fonctions ne soient plus au goût du jour. Je ne vous cacherai donc pas que je n’ai pas d’émotions, par essence, mais que j’aime lorsqu’un courant me traverse, car il signifie que mon ère n’est pas complètement révolue. Quelqu’un compose à un bout, et je m’exclame à l’autre : « Oyé, oyé, quelqu’un veut vous parler gente dame! », mais en langage drelin. C’est juste un peu plus agressant. Et j’affiche aussi, c’est pour ça que Mme St-Laurent m’a choisi, je révèle l’identité de l’appelant, ce que bon nombre de mes semblables ne font pas. J’ai même déjà été un objet d’admiration dans les chaumières. Les amis des enfants de ma première famille s’exclamaient parfois en m’apercevant accroché au mur de la cuisine : « Wow, chanceux, t’as un Vista! ».

Mais voilà, depuis que E.Tremblay téléphone à la maison de Mme St-Laurent le matin, le midi, le soir, trois fois de suite, parfois en pleine nuit, elle ne répond plus. Elle se contente de consulter les appels manqués en soupirant le matin. Je n’ai donc pas pu en savoir plus, je n’ai pas pu me douter de ce qui allait se passer, car je ne servais plus de relais à leurs prises de bec, elle n’inondait plus mon combiné de ses chaudes larmes.

C’est pour ça que tout a pris fin le 3 juin au matin. Un inspecteur a consulté mon registre en appuyant sur mes boutons avec des gants et en grommelant au travers de sa moustache : « Ben ouais, harcèlement, classique, mouais, ouais-ais ». Mon combiné était maculé du sang de Mme St-Laurent. Lorsque tout fut terminé, bien des semaines plus tard, un agent d’immeuble me débrancha et me mis dans une boîte avec d’autres objets à donner. Après un long périple, je me suis retrouvé en Afrique à me faire démembrer pour être ensuite incinéré à ciel ouvert dans un enfer inimaginable. Lorsque j’ai vu un photographe pointer son objectif sur mon boîtier dénudé gisant parmi une montagne d’éléments tous aussi vétustes que moi, j’ai su que les conversations et l’information continueraient de circuler, non plus par moi, mais par d’autres moyens, plus jolis, plus petits et plus rapides, qui créeront probablement d’autres enfers à leur tour.

http://www.photographie.com/archive/publication/105483?page=0%2C5
http://www.photo-artsize.fr/reportage.php?id=61

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