L’œuvre du Diable

J’abrite des appâts de bas-instincts. De clic en clic, les internautes insensibles, avides d’obscénités, mordent à mes hameçons toujours plus sombres et plus odieux. Je les entraîne en html dans les noirs tréfonds de l’âme humaine, là où les dérangés s’éclaboussent de mauvais goût dans ce qui tient d’une véritable course à la déchéance. Ici c’est à qui verra la vidéo la plus horrible, la plus vile et la plus malsaine: c’est à qui créera la vidéo la plus trash qui déclassera toutes les autres; puis c’est à qui obtiendra le plus grand nombre de commentaires des visiteurs – car il sera le plus populaire. Le plus ignoble, le plus atroce, le plus monstrueux. Une nouvelle star reconnue mondialement pour toute l’horreur de sa personne.

Les yeux grands ouverts (et la braguette souvent ouverte), les visiteurs devant moi ont le jugement à off et surtout l’empathie bien fermée. Protégés par l’écran, ils jouissent incognito du malheur et de la souffrance des autres. Ils en rient. Ils en redemandent: ils adorent ça. Vous devriez les voir: hypnotisés, fascinés, obsédés – puisqu’ils reviennent tout le temps. Moi, l’ordinateur, outil afficheur de sites internet (bons ou mauvais), je suis devenu une proprette vache à lait pour les uns et une payante vache maculée de sang pour les autres. Les webmestres des sites gores ne cessent de le dire : «Ça rapporte beaucoup de bidous satisfaire la folie des fous». Pas de respect pour les victimes, pas de respect pour les proches ou pour la conscience humaine: à bas le respect, vive l’argent. Même sale. Même plein de sang.

Avec mes pixels la violence se matérialise et se partage d’une tête à l’autre. La violence, je vous dis. La vraie violence. Le Diable existe et je peux le confirmer; sur certaines pages que j’affiche s’étale l’œuvre satanique la plus terrifiante qu’on puisse imaginer, à travers les milliers de vidéos réelles ou fictives publiées et consultées par ses plus fidèles (et débiles) adeptes. Images facilement accessibles au grand public, en toute légalité, dans le confort de votre foyer, Monsieur, Madame, d’un simple clic sur ma souris, ce sera gratuit pour vous, ni vu ni connu.

Le mal qui se cache en chaque être humain se nourrit par ma source et se multiplie en étirant ses racines au fond du cerveau de tous ceux qui le cherche. Par mon entremise on sème les idées noires dans le coeur de ceux qui n’aiment personne. Grâce à moi on hante l’esprit de ceux que personne n’aime. Je permets de manipuler leurs désirs, j’entretiens en eux les mauvaises herbes: je suis le jardin de plantes vénéneuses dans lequel ils viennent cueillir leur poison quotidien, augmentant progressivement la dose pour en manger toujours plus, jusqu’à ce qu’ils en cultivent eux-mêmes et fassent goûter de leur cuisine à tous ceux qu’elle fait saliver, et même – surtout – à toutes ces victimes anonymes qui ne demandent rien et qui paient pour tout le reste.

Sur un site de nouvelles dans mon historique j’ai gardé en lien qu’au Québec il y a un mois le gouvernement exigeait d’une association étudiante qu’elle condamne la violence si elle souhaitait participer aux négociations visant à préserver l’accessibilité aux études universitaires. J’ai gardé en mémoire des textes à propos de fenêtres brisées, de pierres lancées, de loi spéciale, de policiers fatigués…

Le gouvernement du Québec et moi, voyez-vous, on ne partage pas la même définition de la violence. Moi, de la violence, j’en vomis quotidiennement. Des webmestres sans scrupules pianotent sur mes touches tous les jours en riant dans leur barbe. Il n’y a pas de loi spéciale pour eux. Ils continuent de s’enrichir en contribuant, mieux que des gérants d’artistes, à mousser la notoriété des violeurs, pédophiles, meurtriers, pervers et simples déséquilibrés. Ne sont-ils pourtant pas les complices par diffusion des créateurs de ces atrocités?

Je ne suis qu’un amas de matériaux divers, plus ou moins polluants, plus ou moins recyclables, mais je suis avant tout le témoin privilégié de tout ce qu’il y a de plus laid en ce monde. J’ai épluché toutes les pages d’Internet et j’en suis venu à une bien simple conclusion: il devrait être interdit de publier sur la Toile quoi que ce soit qui ne serve pas positivement, humainement et avec respect, l’intérêt de tous les citoyens du monde. Tout ce qui va à l’encontre de ce principe devrait être sévèrement puni. Internet est la nouvelle rivière à laquelle s’abreuve pratiquement tous les peuples. Ne contaminons pas son eau si nous ne voulons pas contaminer le monde.

Le bien commence par vous, à travers moi…

Qu’allez-vous faire de bon, maintenant?

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Une réflexion sur “L’œuvre du Diable

  1. Wow, t’ouvres la porte à tout plein de discussions / débats ! Ça prendrait un forum à la suite de ton texte 😉

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