Melolontha melolontha

J’ai commencé dans la Terre. Serré dans le tricot de Sa matrice, là où il fait humide et chaud. Bercé par le rythme de Sa respiration lourde. En harmonie avec l’univers.
J’étais bien.

Elle m’a fait connaître l’extase, celle d’exister purement et simplement, celle d’embrasser le savoir en un battement de cœur. La certitude. Dans cet état larvaire, je n’ai jamais connu le doute, je n’ai jamais connu la peur.
J’étais bien.

Et parce que j’étais bien, parce que j’étais sûr, parce que je n’avais pas peur, j’étais prêt pour ma sortie. Je Lui ai promis de faire de mon mieux.
C’est là que les choses se sont gâtées.

Bien sûr, comme tout le monde, je n’ai qu’une seule raison de vivre : la perpétuation de l’espèce, la reproduction. Pas pour assouvir le simple désir de plaisir sexuel, mais parce que l’écosystème a besoin de moi pour préserver son équilibre fragile. J’assume humblement mon rôle de maillon d’une chaine qui se mord la queue, je suis là pour contribuer à l’ordre des choses, pour faire ma part. C’est donc dès ma naissance à l’air libre que je suis parti en quête de celle qui m’aiderait à valider mon existence.

Eussé-je été doté de mains et de pouces, j’aurais sans doute procrastiné en chemin. J’aurais probablement collaboré à la rédaction d’un blogue, ou gratté la guitare. J’aurais sûrement texté mes amis pour aller prendre une bière à la fin d’une dure journée de labeur, un vendredi soir, dans l’espoir de retrouver ma collègue, celle qui enlève ses sandales sous son bureau en poussant adroitement la bride à l’aide de son orteil. J’aurais repensé à l’ongle vernis rose fuchsia, j’aurais fantasmé sur l’après 5 à 7 en sirotant mon houblon fermenté, je l’aurais peut-être ramenée chez elle, peut-être pas, en tout cas, je n’aurais pas fait d’enfant ce soir-là, parce que quand on a des pouces, on peut mettre un condom, ou se payer des pilules contraceptives. Quand on a des pouces, les priorités changent.

Certains pensent que c’est là toute la différence entre l’homme et l’animal. J’en pouffe. C’est surtout les humains qui disent ça, évidemment, ça leur donne une excuse pour ignorer l’essentiel.

Bref.

Je devais féconder une femelle, et vite, car toute perte de temps augmente les chances d’échec. On a tendance à sous-estimer l’incidence des voitures qui déboulent de nulle part, par exemple. J’en sais quelque chose, mon oncle Maurice a fini dans la calandre d’une Mazda 3.

Je m’étais installé sur un brin d’herbe au soleil, histoire de faire le plein d’énergie et de prendre entièrement possession de mes nouveaux membres. Mon exosquelette luisant de son récent flirt avec l’humus avait attiré l’œil d’un chat – déjà, les choses se compliquaient pour moi. Vous voyez, ça ne prend pas de temps. Heureusement, je perçois les mouvements 12,5 fois plus vite que le félin, si bien que je réussis à l’éviter, et pas qu’un peu. Facilement 28 centièmes de seconde avant que sa patte ne termine sa trajectoire, ha ! La première fois que j’utilisais mes ailes, en plus.
Enfin, tout ça pour finir embroché par un corbeau six mètres plus loin.

Voilà comment j’en suis arrivé là. Dans mon agonie, je profite de la vue : sous moi, le monde défile. Tous ces humains qui s’activent… on dirait des fourmis.

Le nid n’est plus très loin, j’entends les oisillons piailler. J’ai la consolation d’achever ma courte vie dans le gosier d’une autre espèce. J’aurais fait ma part, j’aurais concouru à la Grande Mécanique. Mission acc-

–        » MAIS TA GUEULE ! croasse Ginette en achevant le hanneton d’un coup de bec. Chuis tannée de ces bestioles qui pètent plus haut qu’le trou. Non mais tu l’as entendu ? Ça faisait à peine 30 secondes qu’il était sorti de terre quand j’lai cueilli et y m’conte ses mémoires ! ‘J’ai un grand dessein à accomplir, moi !’ Moi-moi-moi, je-je-je. Nan mais franchement, pour qui y s’prend ? Un nuisible qui ruine le potager, en plus ! On aura tout vu !

–       Calme-toi, Ginette, tu vas faire pleurer les petits.

–       Ouais, t’as raison. Tiens, en parlant des p’tits, ramasse-moi celui qu’est tombé du nid, j’ai un deal avec le chat. « 

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