La Porte

Je ne sais même pas par où commencer.

Par Loïc, sans doute, même si cela n’a plus grand chose à voir avec lui…

Voilà, notre fils unique Loïc est mort dans un accident d’auto, il y a maintenant 7 ans. Je tenais le volant.

Au début, j’entrais peu dans sa chambre. Il me suffisait de regarder la porte pour sentir monter en moi une vague de douleur violente,  un tsunami qui virait mes tripes à l’envers et que mes mâchoires crispées ne pouvaient endiguer. Je courais invariablement vers la salle de bain dégueuler ma culpabilité.

C’était devenu un tabou dans la maison, un lieu flou qu’il fallait éviter de mentionner devant moi. Je me perdais dans neuf mètres carrés pour ne pas avoir à passer devant la porte. La nuit, je me noyais dans des spasmes de sanglots déclenchés par la vision de cette porte bleue à jamais fermée.

Et puis, comme disait Léo, avec le temps… Avec le temps je n’ai pas oublié, non, mais avec le temps, mon corps asséché n’avait plus rien à donner. Pierre a vu là l’opportunité de m’envoyer chez le psy, qui a suggéré que j’ouvre la porte.

Cela faisait deux ans que je ne l’avais pas franchie. La première fois fut comme une gifle. La lumière figée sur le motif de camions bleus du papier peint s’abattit sur moi de plein fouet. Je m’accrochai au chambranle pour éviter de chavirer. Mais cette fois, la déferlante me ramenait à la vie. Mes yeux fixèrent le mur encore quelques instants avant de procéder avidement à l’inventaire de chaque objet, tandis que mes poumons s’emplissaient goulûment de cette odeur de renfermé comme un nourrisson pompe le sein de sa mère. J’avais ouvert une vanne, et je n’en contrôlais pas le débit, alors je me laissai emporter, jusqu’à baigner totalement dans ma nostalgie. Ce n’était pas simplement la chambre de Loïc, c’était les vacances à trois à la plage et le concours de châteaux de sable, c’était l’angoisse de la première rentrée scolaire, c’était la médaille de judo et les crises devant le rayon des petites autos à la pharmacie. C’était mon identité de mère.

Les jours défilaient. Pierre se félicitait de me voir recouvrer le sourire. Je ne jugeais pas utile de poursuivre mes consultations chez le psy. À l’époque, je travaillais à la bibliothèque municipale, et il m’arrivait de fréquenter en soirée quelques collègues, je retrouvais une vie sociale. Les autres soirs… je les passais de plus en plus souvent dans la chambre. Pierre n’y voyait rien à redire jusqu’à ce jour où je m’endormis dans le lit de Loïc. Je ne m’étais rendue compte de rien ; je m’étais naturellement allongée, submergée par la douceur bleutée émanant des murs, mes yeux perdus dans les brumes du souvenir s’étaient fermés d’eux-mêmes. J’avais eu de la peine à m’extirper du lit, j’étais en retard pour le travail, Pierre me regardait de travers et ma journée à la bibliothèque fut une succession de contrariétés, si bien que le soir je n’avais qu’une envie : retourner dans la chambre pour avoir enfin la paix.

Je ne sais plus trop comment les événements se sont enchainés ensuite. Les engueulades rapprochées finissaient toujours par me faire échouer dans la chambre. Est-ce que j’ai quitté mon emploi ? Je me rappelle vaguement entendre Pierre pleurer derrière la porte. C’était il y a longtemps.

Je n’ai aucune raison de sortir, rien ne m’attend dehors qu’un monde hostile que je n’ai plus la force d’affronter. À vrai dire, je quitte à peine le lit.

Parfois, le téléphone sonne.

4 réflexions sur “La Porte

  1. Ouf, la douleur. J’ose à peine imaginer ce que ça doit être de perdre son enfant dans une circonstance comme ça, et quand tu es responsable d’une certaine façon de l’accident. Terrible. 😦

    1. Ouin, c’est la méga déprime, ce texte – désolée, je pense que les 5 jours de pluie consécutifs ont eu raison de moi 😛

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