Une page dans la vie de Lily

Lily est dans une bien fâcheuse situation. Elle croit qu’elle a la jambe gauche cassée. Elle est coincée sous l’une de ses bibliothèques. C’était la plus massive, celle qui trônait dans le salon. Lily revenant de la salle de bains a trébuché sur une pile de livres qui reposait par terre, à côté du divan, dans un équilibre précaire. Ses nouvelles acquisitions, attendant sans espoir un espace sur les rayonnages remplis à pleine capacité. Pour amortir sa chute, Lily s’est appuyée sur sa bibliothèque qui dans un grincement inquiétant s’est tout bonnement effondrée sur elle, après des années de bons et loyaux services. Les voisins d’en bas n’ont rien entendu du vacarme qui s’est ensuivi, car ils sont absents. Lily ne peut atteindre le téléphone, et ne peut crier car on ne lui a jamais appris comment faire. Depuis une heure elle gigote sous le meuble. On pourrait croire qu’elle tente de se dégager, mais il n’en est rien. Elle essaie plutôt d’atteindre, de toute la force qui lui reste, le roman tombé le plus près d’elle. C’est un Henry Miller. Ses doigts s’étirent, son poignet se tord, ses ongles griffent le plancher. Elle gémit. Une minute sans lecture est une torture pour Lily. Une heure est un véritable enfer. Sa mort semble imminente. Lily se sent ridicule et misérable. Sous ses yeux hagards, le plafond devient un roman où défilent des pages de sa vie…

Son souvenir le plus lointain remonte à ses 4 ans. Lily était une petite fille tranquille, silencieuse, causant peu de remous. On lui avait offert son premier livre : un grand livre d’images aux couleurs vives, en carton. Une histoire pour enfants banale, pleine de bons sentiments et d’animaux souriants. Rarement la maman de Lily avait vu sa fille aussi profondément fascinée. La petite ouvrait constamment son livre, elle le chérissait, le caressait, mais surtout, elle pouvait rester de longues minutes sur la même page, hypnotisée. Cette manie toute nouvelle intriguait sa maman au plus haut point. Ce que Maman ne savait pas, c’est que Lily se foutait éperdument des images. C’était les grandes lettres noires, le mystère opaque des mots, qui lui inspiraient un respect presque religieux. Lily voulait, plus que tout au monde, apprendre à lire…

Trente ans plus tard, coincée sous la bibliothèque, Lily réalise avec stupeur que le roman de sa vie est bien mince… Tout ce que le plafond lui renvoie comme image, c’est son propre visage, enfoui en toutes circonstances dans un épais livre de poche. À table, dans le bain, dans le métro, dans le lit, dans le parc, dans la nuit, dans la rue, au travail pendant les heures creuses… Elle n’est jamais sortie de sa ville. Elle n’a pas d’amis, ni d’amant. Chétive, maladivement timide, elle ne parle à personne. Elle travaille depuis des années dans la morne poussière d’une librairie d’occasion, tel un alcoolique travaillant dans un bar. Les romans palpitent dans les mains de Lily. Ils lui font vivre des milliers de vies par procuration, faire des milliers de voyages sans bouger du divan. Lire est le seul moyen d’échapper à ce monde trop cru, trop vrai, qu’elle n’a jamais su affronter, et qui la terrorise parce qu’il se déroule en temps réel.

Lily est lasse de se cacher, de vivre à l’intérieur d’elle-même, dans une fuite immobile. Lily veut mettre le feu à sa vie et repartir à la page un. Elle imagine un immense brasier libérateur qui ferait flamber les millions de pages. Avec l’énergie du désespoir, pleurant de rage, elle finit par s’extirper de sous le meuble, et c’est tout comme une seconde naissance. Sa jambe est douloureuse. Éparpillés sur le plancher du salon, les livres ressemblent à des cadavres. Elle songe à son nouveau collègue de travail qui lui envoie parfois des sourires discrets. À cet instant, elle voudrait, plus que tout au monde, avoir un ami. C’est décidé, dans quelques minutes elle l’appellera, le cœur battant. Mais en attendant, il y a un beau gros Dostoïevski dans la cuisine… L’appel est irrésistible. Elle boitille jusqu’à la table et plonge dans le livre avec délice. Elle s’oublie. Elle ne sent ni la faim, ni sa jambe, ni le temps qui passe sans elle. Statue hallucinée, elle avale goulûment les chapitres. Sept heures plus tard, elle y est toujours.

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