Conte Moderne

En région, dans un paisible petit village qualifié lors d’un concours récent de plus beau village de la province, vivait un couple désespéré – depuis cinq ans ils logeaient sous le même toit avec la mère de l’un et le père de l’autre – tous deux veufs – tous deux atteints de cette terrible maladie qui afflige nos ainés : la maladie d’Alzheimer.

Ce nouveau couple uni dans la maladie ne se quittait plus, elle et lui se tenaient constamment par la main pour faire des promenades dans le jardin, ils s’embrassaient tendrement quand ils se voyaient pour la première fois le matin, ils avaient l’un pour l’autre des attentions insoupçonnées tant il y a cinq ans – lucides – ils se détestaient pour mourir, depuis quinze ans d’ailleurs ils ne pouvaient se supporter, depuis qu’ils s’étaient vus pour la première fois – et c’était leur douce moitié respective, décédée à quelques jours d’intervalle, qui temporisaient le chaos que créa l’union de leur seul enfant à chacun.

Les enfants des enfants, eux, franchissaient tour à tour les affres de l’adolescence, il y en avait quatre. Maman était depuis longtemps reine du foyer alors que papa venait de perdre il y a deux ans son travail à l’usine, laquelle ferma subitement et disparut sans lendemain.

«20 ans à puncher à heure fixe» – avant même que le coq ne se réveille, avec pour toute gratitude qu’un nuage de poussière et une toux incessante.

Le quotidien s’assombrissait de jour en jour, comme on quitte l’été pour entrer dans l’hiver. Papa ne touchait plus d’chômage, maman n’avait plus pour elle ces petites coquetteries qui révélaient sa féminité des beaux jours. Elle n’avait plus quatre enfants, mais six – certains soirs sept.

Dans le salon nos deux vieux regardaient en plein cœur d’après-midi des dvd pour enfants avec des éclats de rires qui donnaient envie de pleurer.

Cette maladie c’est de la science fiction !

Papa lui rentrait de moins en moins tôt, marchait de moins en moins droit – ne pouvant plus chercher consolation auprès de sa femme, il essuyait ses larmes entre les seins des danseuses du village voisin.

Bien sûr nos deux vieux avaient, heureusement, des éclairs de lucidité, mais ce n’était plus suffisant.

Les économies fondaient. Les petits avaient faim.

Un soir que papa rentrait de sa démarche maintenant titubante, il descendit au sous-sol, s’ouvrit encore une bière, s’affala sur le sofa, retira ses chaussures, fixa le vide, prit une longue gorgée de sa canette argentée, puis son regard s’attarda sur des livres d’enfants éparpillés sur le sol. Il en prit un qui attira son attention, posa sa bière, se secoua la tête pour se desennivrer, l’ouvrit et le lut.

Le petit poucet, de Charles Perrault.

Pas plus tôt le conte terminé, il prit une douche, se fit un café, puis alla réveiller sa femme alors que le soleil n’était pas encore levé.

Elle sursauta. Elle qui dormait déjà peu.

Il lui fit part de ses plans, ça faisait des mois qu’elle ne l’avait pas vu si entreprenant. Elle pleura, fut choquée, s’objecta, il pleura, on a plus le choix, elle se résigna et acquiesça d’un clignement de paupières à peine perceptible pour qui ne la connait pas. Ils s’enlacèrent et s’embrassèrent, choses qu’ils n’avaient plus faits depuis des ans, le tout en pleurant.

Le plan était simple, il consistait à emmener les vieux en promenade dans la forêt profonde environnante, histoire d’aller cueillir des champignons, se changer les idées, taquiner la truite de rivière, la belle mouchetée, puis de les abandonner alors qu’ils seraient bien occupés.

Seulement voilà !

Notre vieux, par hasard, alors qu’il allait se soulager dans le jardin, entendit tout.

Pas plus tôt de retour dans la chambre, il fit part du plan terrible de leurs enfants à sa compagne et conclurent aussitôt d’un contre-plan.

Je ferais dit-il réserve de pierres blanches que tu déposeras à mesure que nous avancerons, comme ça, quand ils nous abandonnerons, nous pourrons retrouver notre chemin.

Le jour venu ils partirent tous les quatre. On avait bien fait les choses, les cannes à pêche, les sandwiches, la bière, le soleil qui resplendissait.

Ils descendirent de voiture sur un chemin de terre éloigné et s’enfoncèrent dans les bois, ils marchèrent longtemps, très longtemps.

Devant une énorme talle de chanterelles, alors que nos deux vieux étaient à quatre pattes occupés à cueillir ce délicieux champignon, les parents se défilèrent.

Dans la voiture, il tourna la clé, sa femme lui donnait des coups en pleurant, en l’insultant, il pleurait aussi, il démarra.

Nos deux vieux continuèrent à cueillir les champignons jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, puis ils s’assirent, soufflèrent, et remarquant l’absence de leurs enfants, ils se rappelèrent.

Un court moment passa.

Elle le regarda sans voix et se mit à pleurer.

–         Qu’as-tu ma Rosaline ?

Elle sortit de ses poches en sanglotant deux énormes poignées de pierres blanches.

–        J’ai oublié

Il la prit dans ses bras.

–        Moi aussi, j’avais oublié

La nuit venue, on entendit un loup hurler, puis d’autres – la meute entière – la lune était pleine – ils se collèrent l’un contre l’autre – puis la nuit les avala – la nuit les dévora.

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2 réflexions sur “Conte Moderne

  1. Ou-la… en plus tu m’avais prévenue! C’est d’une tristesse et d’une cruauté sans borne. Mais c’est très bien écrit et très bien ficelé (particulièrement la métaphore avec le conte)!

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