La tache

Édouard attend. Il a chaud. L’humidité s’agglomère dans le creux de ses articulations et dégouline le long de sa colonne vertébrale. Ça chatouille.

Édouard, c’est une erreur de parcours. C’est une tache, celle sur laquelle le regard revient toujours, celle qui n’en finit pas d’embarrasser son public. Il est né sur un malentendu. Son nom est une ode à l’ignorance. Son visage est ingrat. Bref, Édouard n’a pas grand’ chose pour lui.

Édouard attend. Les auréoles s’élargissent sur le tissu de sa belle chemise portée pour l’occasion. S’éventer avec le journal ne donne rien, l’air moite colle au papier. Les doigts teintés d’encre d’Édouard laissent échapper le torchon à terre.

Il y a 30 ans, un soir de barbecue entre amis, papa était chaud, maman était conne. Neuf mois plus tard, Édouard venait au monde. Maman avait insisté sur le prénom. « Comme Édouard Allan Poe, tsé, l’acteur, là. » Et la nature, dans sa généreuse cohérence, avait gratifié Édouard d’un bec de lièvre.

Édouard attend. L’air solide se heurte à son front, dans un concours d’épaisseur. Son corps enfle tellement que sa peau ne lui fait plus. Sa chemise translucide adhère à son dos, à son ventre, à ses bras. Sous ses pieds, une petite tache commence à s’insinuer dans les creux de l’asphalte.

Cela fait 15 ans qu’Édouard y pense, 15 ans qu’il met de l’argent de côté pour se payer sa chirurgie esthétique. « Pour mes trente ans, il s’était dit, je serai beau » Certes, ça ne résoudrait pas les problèmes de QI hérités de sa mère, mais Édouard savait qu’on donnait plus facilement aux belles personnes. Qu’on les écoutait plus. Qu’on avait envie d’être à côté d’elles.

Édouard attend. Plus Édouard attend, plus la flaque s’agrandit sur le goudron fumant. Plus Édouard attend, plus Édouard semble diminué, ratatiné. Ça coule doucement dans le caniveau.

Sans mon bec de lièvre, s’était dit Édouard, je pourrais approcher Julie. Il avait ensuite composé le numéro de la clinique repérée dans le journal du Metro. Elle paraissait un peu loin, mais c’était la moins chère de Montréal. Une fois le rendez-vous pris, il avait senti un regain de confiance. L’espoir fait vivre, s’était-il dit alors. L’espoir fait vivre, l’attente fait mourir.

Édouard n’attend plus. Une belle chemise rayée et un pantalon de lin forment un tas trempés sous l’abribus, à côté d’un papier journal annonçant la grève des chauffeurs de la STM.


Publicités

4 réflexions sur “La tache

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s