Le spectre d’Astre Roi

La chambre des ablutions se trouvait au fond du jardin. Le soleil qui baignait sa verrière la laissait déjà chaude, tellement qu’autour les herbes hautes étaient aussi jaunes que les champs de foin et de colza qui filaient à perte de vue. J’avançai vers celle qui avait guidé la prière du matin, elle nous demanda de nous agenouiller de nouveau. «Votre âme est prête à avancer vers Astre Roi, il faut maintenant nous affranchir des autres impuretés.» Je m’installai face à la grande étoile, expirai l’air vicié du bas ventre et fermai les yeux. La prêtresse coupa poignée par poignée nos longs cheveux défaits. J’eus une pensée pour ma mère.

J’entrai nue dans la chambre, la chaleur m’enveloppa toute entière et fit remonter un souvenir de vacances. J’expiai aussitôt cette pensée souillée, soufflant le vent vicié une fois de plus et refermant les yeux. J’imaginai Astre Roi me purifier de ses rayons dorés. Les ablutions passées, ses eaux froides et bénies versées sur ma charpente, je serais de nouveau prête à avancer vers lui.

La prêtresse nous fit montrer les chevelures qui glissaient entre nos doigts et cracha sur leur indécence, invoquant l’arrogance de la vie qui croît sous Astre Roi malgré sa volonté. «Astre Roi demande à être respecté,  sa lumière n’est pas sa toute puissance.» Elle glissa la main dans l’emmanchure de sa robe et sortit un ongle qu’elle présenta au ciel dans un écrin de blé sec, couleur  d’ambre. Nous entamâmes les chants du rite et le rideau s’ouvrit sur Maître, nu, parfaitement glabre, des feuilles d’or aux lieux de quelques ongles, le prisme autour du cou. La prêtresse lui remit l’écrin, couvrit ses épaules du chasuble aux reflets de mercure puis nous posâmes nos cheveux sur l’autel.

Maître prêcha longuement en disposant les crins, les torsadant et les tressant en un nid roux, blond, gris et mordoré. Par-dessus nos chants, il prononça les versets du Livre de Feu et de Lumière et nous répondîmes en chœur à l’ultime appel dans un râle bruyant, expirant l’air vicié du bas ventre dans la bouche de Maître, avant de nous laisser tomber à ses pieds. La prêtresse détacha le collier et, sans en toucher l’amulette, le remit à Maître.

Dans le nid chatoyant, Maître posa le prisme et le tendit au bout de ses bras en offrande à Astre Roi. Il inclina sa pointe vers le zénith et catalysa toute la lumière en son cœur. Nous répondîmes à l’oraison en levant les mains au ciel. «Astre Roi demande à être respecté,  sa lumière n’est pas sa toute puissance. Disciples d’Astre Roi, brûlez. De par son feu, purifiez.» Maître posa le nid sur le socle de prophétie et quelques secondes suffirent pour que les crins s’embrasent et que grésillent les impurs. La lumière se réfracta aussitôt en un spectre divin et les couleurs jaillirent de par la verrière jusqu’aux champs environnants. Tout autour, au long des incantations, les foins s’enflammaient, violets, indigos, bleus, verts, jaunes, orangés, rouges, gagnants peu à peu du terrain vers la chambre des ablutions.

Au loin, les cris des paysans et des bestiaux éclataient. J’eus une nouvelle pensée pour ma mère. Maître demanda de rester purs et de jouir du feu d’Astre Roi. «Astre Roi est amour. Ouvrez les yeux, voyez sa lumière, sentez venir son feu». Il prit l’air vicié de la prêtresse en sa bouche et la fit s’étendre sous le socle de la prophétie, puis il posa l’écrin couleur d’ambre et son ongle sur son bas ventre. La prêtresse gémit en ouvrant les jambes et dans l’ardeur des flammes avoisinantes, Maître la pénétra violemment. «Ouvrez les yeux, voyez sa lumière, sentez venir son feu.» Il nous prit l’une après l’autre, plantant ses doigts d’or dans nos casques pelés. La lumière devint aveuglante, la chaleur affolante. «Ouvrez les yeux, voyez la lumière. Astre Roi est amour. Purifiez.» Dans le vacarme du feu, j’entendis ma mère me crier de revenir, de rentrer. Entre les coups du Maître et les cris des disciples bientôt cuites, désincarnées, je pensai au soin qu’elle apportait à mes blondes nattes. Dans un hurlement, je lui répondis que ce n’était plus possible.

Maître jaillit sa nâcre entre mes jambes.  Tout devint noir, puis très très blanc.

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4 réflexions sur “Le spectre d’Astre Roi

  1. Ouf… on ne peut pas dire que tu n’y as pas mis le paquet!!! Bravo! 🙂 C’est «L’alliance de la brebis» en version short and (not) sweet (at all)!!!

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