Ces ciseaux-là

Au premier coup de ciseaux, je repensais aux années trop vite écoulées depuis le dernier. Je me rappelais combien ils étaient courts dans le temps, et tout ce qui c’était passé depuis. Je regardais la première mèche noire tomber et, comme chaque fois où je me coupais les cheveux, je me suis mise à pleurer.

C’était un geste chez moi qui signifiait beaucoup.
Rite de passage.
Début d’une nouvelle vie pure et blanche, promettant des jours meilleurs.
À chaque coup de ciseaux, j’effaçais le passé. Comme d’autres se font tatouer, moi je coupais.

Je m’étais installée dans la ruelle. J’avais sorti le miroir et je m’étais regardée. Mes cheveux, qui tombaient juste un peu plus bas que mes fesses, reflétaient les nombreuses années derrière, les beaux jours comme les mauvais, les folies comme les regrets. J’avais élevé une longue mèche vers le ciel, ce jour-là d’un bleu trop clair, et j’avais coupé au ras du crâne, d’un bon coup sec.

Au deuxième coup de ciseaux, les larmes roulaient déjà abondamment sur mes joues. Je ressassais de vieux souvenirs gris, comme le jour de l’enterrement de ma mère, 11 ans plus tôt. Je me rappelais l’air dur et froid que je m’étais donné, habillée d’une robe rouge écarlate et lunettes fumées… Je comprenais, 11 ans plus tard, que je n’avais pas fait le deuil de cette femme que j’aimais. Alors plus je coupais, plus je pleurais.

Me manquait le temps jadis de mes 7 ans, où elle courrait avec moi dans le jardin. Son jardin. C’était son obsession : les fleurs, les arbres, le vert. Son jardin trop grand et trop bien entretenu car elle y passait tout son temps et courrait avec moi que peu rarement comme elle l’avait fait ce jour-là. Elle m’avait soulevé dans les airs et avait juré de m’aimer tout le temps. Et je pleurais, aujourd’hui, parce que moi aussi j’aurais aimé lui dire, mais je n’avais pas eu le temps.

Mon chandail marine devenait ébène de cheveux, et l’asphalte anthracite était enterrée. J’avais presque terminé. Sans vraiment m’en rendre compte. Mécaniquement, j’avais coupé sans trop regarder, et je pleurais. Le soleil donnait un drôle de reflet orange à mes cheveux maintenant courts et croches. J’avais essuyé mes joues. Je ne pleurais plus.

Je m’étais levée, puis j’avais pris le balai violet pour ramasser le plus gros du dégât.
Le plus gros était désormais derrière moi.

Je pris une douche rapide. Enfilai une robe de coton ocre, et maquillai mes paupières de magenta. Je pris mon sac, fermai la porte derrière moi et me promis de passer, au courant de la journée, courir dans un jardin trop fleuri et coloré.

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Une réflexion sur “Ces ciseaux-là

  1. Ton texte me touche, Maude… Il y a une dizaine d’années, sur une impulsion, je me suis fait raser la tête. J’avais envie d’un changement brutal, d’une purification intense, symbolique. J’avais les cheveux longs jusqu’aux fesses. (T’aurais dû voir la tête de la coiffeuse.) Je me souviens, la première heure, je marchais dehors et je sentais encore le vent dans mes cheveux. Comme un bras amputé qui te démange… Je ne me suis jamais sentie aussi légère que ce jour-là.

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