Ça ne se crie pas sur les toits

C’est une soirée de septembre, et Marie-Thérèse est debout sur le trottoir, devant un duplex à briques rouges. Enfouie dans son veston de cuir, elle fait les cent pas et prend une bonne respiration. Il lui faudra du courage pour entrer.

Le salon de coiffure est au sous-sol. Ça sent le revitalisant. Ce n’est pas désagréable. Il y a des pots de fleurs jaunes et violettes dans l’entrée, et une patère grise couverte de manteaux. Pour la cinquième fois, Marie-Thérèse se répète intérieurement ce qu’elle dira à la coiffeuse Line. C’est la petite avec un t-shirt vert forêt et des cheveux noirs coupés très courts. Elle vient de terminer avec sa dernière cliente et se dirige vers Marie-Thérèse, assise dans un fauteuil près de la porte. Un sourire doux flotte sur les lèvres de Line. Son regard bleu et pétillant inspire la confiance.

-Bonjour, tu es Marie-Thérèse? Ça va bien? Qu’est-ce que je peux faire pour toi?

Marie-Thérèse bégaie, tourne autour du pot… Ce qui lui arrive, ça ne se crie pas sur les toits… mais elle a besoin d’un diagnostic professionnel, et de réconfort. Dans un soupir, elle confie à Line son gros problème : c’est un cadeau de ses nièces, qu’elle est allée visiter cet été.

Line comprend. Elle soulève délicatement une mèche de la lourde et longue tignasse brune, une mèche derrière l’oreille droite. Et trouve en 3 secondes ce que personne d’autre n’a pu trouver dans la tête de Marie-Thérèse en 15 minutes de fouilles minutieuses. Le verdict tombe. Marie-Thérèse voudrait se trouver 6 pieds sous terre.

-Et tu pourras pas me couper les cheveux pour m’aider, hein?

-Non, je peux pas prendre ce risque, tu comprends bien pourquoi! Une chance que tu m’en as parlé avant…

-Mais ils sont tellement longs!! Comment je vais faire pour passer le peigne fin là-dedans? J’ose pas les couper moi-même, ce serait un désastre, je les aime mes cheveux!

-Essaie une teinture maison! Ils détestent l’ammoniac. Courage ma belle! Je suis vraiment désolée…

La mort dans l’âme et les cheveux comme des boulets, Marie-Thérèse s’en va. À la pharmacie, les boîtes de teinture lui donnent le vertige. C’est la première teinture de sa vie. Elle songe un instant à se faire une teinture lilas comme les vieilles dames… Elle prend plutôt une teinture châtain qui sera discrète.

Une semaine plus tard, le cadeau de ses nièces est toujours bien vivant et bien piquant dans sa tête. Elle essaie la lavande pour les écoeurer, l’huile d’olive pour les étouffer. Elle se résigne au shampoing insecticide. Ça sent l’alcool à friction. C’est désagréable. Dans le feuillet d’instructions, encre rose sur fond blanc, le dessin d’une fille se lavant les cheveux accompagne le texte, et la fille SOURIT. Comme si c’était une partie de plaisir. Marie-Thérèse enrage. Elle a envie de s’asperger la tête de gaz à briquet.

Démêler ses cheveux au peigne fin est devenu un cauchemar quotidien. Une heure et demie pour en venir à bout. Mais elle se console en pensant à sa sœur monoparentale qui a trois têtes à soigner plutôt qu’une, et un compte en banque criblé de trous…

Après six semaines de dur combat, 5 shampoings, 7 brassées de lavage à l’eau chaude, et une teinture manquée, Marie-Thérèse a fini par tuer le cadeau de ses nièces. Elles lui avaient fait ce présent pendant un gros câlin, cheveux contre cheveux… C’est une triste mésaventure qui peut arriver à n’importe qui. Une guerre que vous mènerez en solitaire, car ça ne se crie pas sur les toits. Ne prenez pas de chance, les poux sont de rudes adversaires. La prochaine fois que vous voulez coller un enfant qui se gratte la tête, portez un casque protecteur.

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