Pensez-y!

Philémon aura soixante ans l’an prochain; il travaille, depuis trente ans, comme fonctionnaire au gouvernement.  Le confort et les avantages de ce travail, au salaire plus respectable que la nature de ses tâches, ont contribué avec les années à sabrer tranquillement sa confiance en lui-même.  Peu à peu dans son esprit est née une résignation un peu cynique, se trouvant à endormir, au plus profond de lui-même, son désir de vivre la vie idéale dont il a toujours rêvé.

Cette année Philémon attends plus particulièrement ses vacances, car après celles-ci, cette fois, ce sera terminé.  Il ne reviendra pas!  L’heure de la retraite a enfin sonné, et il exulte, oh qu’il exulte!  Il en trépigne d’impatience.  Comme un enfant, il compte les dodos:

Plus que deux-cent-trente-deux.
Plus que cinquante-huit.
Plus que quatorze.
Plus que cinq.

Ouf… c’est demain!

Le jour J, Philémon se lève à l’aurore.  Trop excité, incapable de dormir davantage, il prend sa douche, déjeune tranquillement, prépare solennellement – pour une dernière fois – son lunch classique, un sandwich au jambon forêt noire avec moutarde forte.  Dans l’autobus qui l’emmène au travail, Philémon sourit béatement, son café à la main, et c’est d’un air distrait qu’il regarde défiler à la fenêtre les rues du trajet qu’il connaît par coeur.

Philémon songe à tout ce temps devant lui qu’il pourra enfin consacrer à sa passion, cet art qui l’anime depuis qu’il est tout petit et qu’il aurait d’ailleurs souhaité exercer depuis si longtemps: l’ébénisterie!  Était-ce lui ou la vie qui en avait fait autrement? Après ses études à l’École du meuble, puisqu’il ne trouvait pas rapidement d’emploi stable dans le domaine, il s’était résigné à accepter temporairement un contrat d’un an comme agent de bureau, un poste bien payé et pas trop exigeant, recommandé par un ami bien intentionné.  Mais il n’était jamais sorti de la boîte.  Il y avait eu les enfants, la maison, des ennuis de santé, le divorce, bref… c’est la vie, s’était-il dit.

Difficile à croire, tout de même, mais la voici venue enfin, la libération! L’autobus s’arrête en grinçant devant l’immeuble gouvernemental. Débordant d’enthousiasme, Philémon se lève d’un bond, puis son sourire, bizarrement, se transforme en grimace, et sa bouche se tord de douleur, il porte la main à sa poitrine et s’effondre d’un bruit mat de tout son long, son café se répand sur le plancher et les passagers, stupéfaits, assistent à la scène, muets comme des carpes.

En attendant l’arrivée des secours, par tous les moyens, un jeune stagiaire qui travaille dans la même équipe que Philémon tente vivement de le réanimer. Philémon et ses rêves, et sa belle retraite à venir, et ses voyages, et son atelier, et toute sa vie qui fuit…

Mais le destin en a décidé autrement. L’heure a sonné. Ces vacances, que Philémon attendait avec impatience, ne sont pas celles qu’il espérait.

Comme quoi il ne faut jamais attendre de vivre ce que l’on veut vivre, car la vie peut, à tout instant, décider de nous faire faux bond.

Rock et Belles Oreilles disait : pensez-y!

À cette noble sagesse j’ajouterais: passez à l’action.

N’attendez surtout pas de mourir, avant de vivre.

2 réflexions sur “Pensez-y!

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