Ma vie d’avant

Je suis né pendant un cours d’économie familiale dans une polyvalente des Îles de la Madeleine en 1998.  Ma créatrice, Sophie, m’a conçu et cousu de ses doigts de fée avec beaucoup d’amour et d’attention. Elle séjournait pour un temps indéterminé dans sa quatrième famille d’accueil cet automne-là. Quand le prof avait annoncé, d’un air un peu désabusé, que tous devraient concevoir un toutou pendant les trois prochains cours – afin d’apprendre à coudre et à suivre des patrons, Sophie était restée silencieuse et songeuse alors que les autres riaient et se lançaient à tue-tête des idées de peluches toutes plus saugrenues les unes que les autres.

Le cours d’après, Sophie construisait déjà ma vie avec application.  Elle dessina d’abord ma charpente puis fabriqua mon corps dans ce qu’elle gardait le plus précieusement depuis qu’elle avait dû quitter sa mère pour de bon: une vieille doudou mauve en peluche, qui avait toujours été dans sa vie, du plus loin de ses souvenirs.  Ce bout de tissu avait accompagné toutes ses peurs, toutes ses larmes, tous ses abandons, toutes ses frustrations, et, tout au long de ma confection, je sentis que Sophie déversait en moi tout ce qui manquait en elle: joie, amour, sécurité, confiance, attachement, équilibre.

Une fois mes membres attachés, elle me retourna sur moi-même, me bourra de laine et me cousu de mignons petits yeux noirs.  Puis elle me contempla, le sourire en coin.  J’avais les bras tendus vers elle à jamais.  Comme un enfant à sa mère.

Quelques années plus tard, Sophie fût enceinte et elle accoucha d’une petite fille. Rapidement je devins le préféré de Raphaëlle; elle me traînait partout, au parc, à la garderie, à l’épicerie.  C’est ainsi que je suis tombé, un jour de pluie du mois de mai, en bas du bac de la poussette, sur le trottoir mouillé. J’ose à peine imaginer le deuil de Sophie et de Raphaëlle.  Je m’ennuie d’elles, parfois.  Je me demande ce que leurs vies sont devenues.

Mais ce matin-là, c’est un homme qui n’a pu résister à mes bras tendus: il m’a ramassé.  Minutieusement il m’a lavé puis il m’a étendu sur sa corde à linge, en plein soleil. Le soir venu, c’est à sa blonde qu’il m’a donné.  Elle a littéralement succombé à mon charme et m’a appelé Beigne, juste comme ça (j’imagine qu’elle avait très faim ce soir-là).

Ma vie suit son cours, depuis.  Ma nouvelle mère d’accueil est douce, comique, elle chante souvent, elle a tout plein d’instruments!  Je lui parle souvent, et je crois bien qu’elle m’entend – même si elle n’ose pas trop y croire!

Tiens la voilà, justement!  Elle éteint la lumière.  Me voici enfin lové tout contre sa chaude poitrine…

Tout compte fait, je mène une très belle vie d’ourson.

(prologue au texte «Beigne» écrit par Valérie pour le thème «Le témoin»)

4 réflexions sur “Ma vie d’avant

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