Rose d’Eau

Le temps a passé.

Rose fut inscrite à des cours de natation auxquels son père assista assidûment.

Elle devint une enfant rieuse, une adolescente tourmentée, une jeune fille passionnée, un début de femme à la fois forte et fragile.

Rose avait besoin d’eau pour s’épanouir, aussi elle entreprit des compétitions très tôt, enchaînant les succès et suscitant les espoirs.

Entre-temps son père rouvrit le chalet – le lac, le quai – tout reprit sa place dans leur vie.

Tout, mais pas vraiment tout !

Rose vécut très mal le divorce de ses parents et garda un lien privilégié avec son père, bien que celui-ci se mit à boire démesurément.

L’ours Balou à la peluche usée trouva quant à lui une place de choix au dessus du foyer avec des tas de médailles autour du cou.

Certains matins Benoît s’éveille en sursaut et se dirige instinctivement vers le lac.

Il trouve alors Rose assise au bout du quai, elle est toujours aussi matinale, elle observe l’eau, ses orteils en effleurent la surface doucement, ses cheveux blonds mouillés lui collent au cou. Rose est vraiment devenue une jolie femme.

Ce matin Benoît est venu s’asseoir près d’elle :

– « tu es destinée à toujours être ma championne, tu sais ça, quoiqu’il arrive »

En effet Rose venait d’obtenir sa sélection pour les Jeux Olympiques prévus l’année prochaine – un véritable espoir de médaille aux dires de certains – une pression qu’elle gérait très mal ces derniers temps.

– Phil m’a quittée papa !

Benoît baissa les yeux.

Ils restèrent là en silence un long moment et Benoit senti très nettement chez sa fille la même détresse qu’il avait ressenti lui-même lorsqu’il l’avait sortie de l’eau vingt ans plus tôt – une fêlure qui malgré ses efforts ne l’avait jamais quitté et lui avait laissé des séquelles insoupçonnables.

Jamais il ne lui avait parlé de ce matin-là !

Comme à l’accoutumée, vers 21 heures, Rose est partie sur le lac en kayak. En plein centre elle s’est immobilisée, elle a enlevé son maillot et s’est glissée dans l’eau, fraîche et limpide, sans faire de bruit et sans un remous, pour s’enfoncer comme une brique vers le fond, les bras tendus vers la lune, pleine, orangée et grimaçante, qui s’éloignait et se troublait à mesure que Rose sombrait dans l’obscurité.

Au petit matin Benoît s’est éveillé affolé, transpirant et encore tout habillé sur le sofa du salon, renversant son dernier verre de scotch sur son ventre et sur le sol.

Rose…Rose ! il a marmonné dans sa confusion…avec pour toute réponse que le regard impassible de Balou.

Arrivé au bout du quai, Benoît s’est arrêté – le kayak de Rose dérivait lentement vers le chalet.

Rose s’est avancée pieds nus sur le quai alors que son père se tournait vers elle les bras le long du corps – elle l’a pris dans ses bras.

– Je sais nager maintenant – et j’aime encore l’eau –

(Suite du texte « Rose aime l’eau » écrit par Élodie pour le thème « Canicule »)

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2 réflexions sur “Rose d’Eau

  1. Ouf , j’ai eu peur que ça se termine mal – surtout avec le texte que j’ai écris dans Opinions cette semaine… Merci pour l’espoir que tu y as finalement apporté. Il faut apprendre à nager, dans la vie, si on ne veut pas couler…

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