Faut sonner, en faux sonnet

Qui assombrit nos prières qui étaient claires hier

Coupe nos forêts pour en faire une clairière

Met en barrique l’Afrique, impassible tue gêneur

Crée des malades pour limiter les géniteurs

L’élite commandite leur mode de vie outrancière

Par aliénation  et spéculation financière

La masse grimace devant un faux bonheur

Empli de propagande de cette bande d’enchaîneurs

Cessons de croire qu’ils veulent nous voir heureux

Ils nous utilisent pour pourvoir leur rêve scabreux

Résistons à leur publicité qui a mauvaise haleine

Militons pour améliorer ce monde douloureux

Ensemble soyons grand et fort, soyons généreux

Combattons les parasites de la baleine

Apocalypse Blanche

Lucille s’éveilla par un matin d’hiver, maussade en regardant les chiffres rouges évanouis du réveille-matin. « Une panne d’électricité. Ça commence bien la journée… »

Un frisson léger courut à la surface de sa peau. S’extraire du cocon douillet de couvertures était difficile. Elle pouvait sentir près d’elle le corps chaud et moelleux de Jean-Pierre qui ronflait tout doucement… Elle voulut étreindre son mari, mais en étirant le bras, une substance inhabituelle glissa sans bruit du couvre-lit sur son cou. « Quelle drôle de sensation… On dirait… de la neige? » Un gros flocon s’écrasa alors du plafond jusque dans son œil.

-Mais qu’est-ce qui se passe ici? Jean-Pierre?

Le mari grogna dans son sommeil. Affolée, Lucille se redressa subitement en rejetant les couvertures. Un léger tapis de neige glissa dans le lit. Jean-Pierre, saisi par le froid, se réveilla complètement.

-Aaah, qu’est-ce que c’est? s’exclama-t-il.

Lucille et Jean-Pierre observèrent bouche bée la chute lente, presque langoureuse, des flocons de neige tombant du plafond. Ils posèrent un pied à terre, mais le retirèrent bien vite. Une quinzaine de centimètres recouvrait déjà le plancher.

-Jean-Pierre, il neige dans la chambre!

Jean-Pierre s’empara du téléphone. Le concierge aurait sûrement une explication à ce phénomène… Mais l’appareil n’avait aucune tonalité. Alors il se leva. La neige recouvrait ses chevilles. À coups de pieds, qu’il avait nus, il se fraya un chemin jusqu’à la cuisine. La morsure électrique du froid le secouait à chaque pas. Terrifiée, Lucille le suivait de près en gémissant, la main à son épaule. Le sang crépitait dans leurs orteils.

La neige avait envahi le logement. Partout, le blanc enveloppait les meubles, les objets, les planchers. La lueur bleutée qui en émanait était surnaturelle. Aucune autre lumière ne semblait pouvoir entrer. La fenêtre de la cuisine filtrait une ligne de jour pâle et glauque. Jean-Pierre, d’un geste raide, ouvrit les rideaux. Ils reculèrent tous deux avec le même petit cri de surprise. La neige obstruait la vue. Il ne restait qu’un espace en haut, large comme une main.

-Jean-Pierre, j’ai peur! murmura Lucille en tremblotant.

-Mets des batteries dans la radio, on va peut-être comprendre ce qui se passe…

Mais la radio restait désespérément muette. À peine pouvait-on entendre le chuchotement de la statique.

Et la neige qui continuait de tomber avec une singulière indifférence…

Transis, ils cherchèrent des vêtements plus chauds. Leurs paires de bottes, près de la porte d’entrée du logis, étaient remplies de neige. Lucille pleurnicha.

-Voyons, pleure pas ma Lulu… Ça va aller. On va sortir d’ici.

Il tapota l’épaule de sa femme, l’aida à entrer dans son manteau. Puis il tourna la poignée. Son cœur battait si fort qu’il pouvait sentir la pulsation du sang dans ses oreilles. Il se sentait très inquiet, mais tâchait de n’en rien laisser voir.

Quand la porte s’ouvrit, une avalanche déboula pesamment dans l’appartement, enterrant le couple jusqu’en haut des genoux. Ils eurent du mal à se tirer du bourbier blanc. Jean-Pierre pensait à la pelle qu’il n’avait pas. En fait, une douloureuse évidence commençait à s’imposer: ils étaient absolument seuls. Pour se le confirmer, il étira la tête hors du logis et tenta un appel à l’aide, sans succès.

Dans la cage d’escaliers, on ne distinguait plus rien. Les contours étaient flous, arrondis. Les escaliers, ensevelis jusqu’à la rampe. Et la neige étouffait le moindre écho. Il fallait prendre une décision.

-Bon. Je vais aller voir en haut si Solange va bien.

-Jean-Pierre, laisse-moi pas toute seule ici! gémit Lucille.

-Calme-toi Lucille, je serai pas parti longtemps! Je vais sûrement trouver quelqu’un qui pourra nous aider.

Dans l’escalier, il cria encore. Les autres locataires étaient-ils morts ou partis? Il s’en voulut d’y penser, mais il espéra qu’ils soient morts, car envisager qu’ils avaient déserté la bâtisse en laissant le vieux couple derrière le rendait fou de rage.

Il monta un étage, cogna à la porte de Solange, appela son nom plusieurs fois, puis tenta d’ouvrir. À grands coups d’épaule, il put pousser de quelques centimètres, mais abandonna bien vite quand il vit la neige. Compacte, un bloc géant de ciment blanc, elle bouchait l’entrée du plafond au plancher. Les flocons de neige, larges comme des mains d’homme, continuaient leur chute dans un silence de tombeau.

-Alors? demanda Lucille par la porte entrouverte. Est-ce qu’elle est là?

-Je l’sais pas… Je peux même pas entrer chez elle, y a trop de neige!

Un hoquet s’échappa de la gorge de Lucille. Solange, sa meilleure amie, gisait peut-être sans vie chez elle, figée dans la neige comme dans de l’ambre. Elle imaginait les lèvres violacées, le sang congelé dans les veines. « Est-ce que c’est comme ça que je vais mourir? »

-Bon, maintenant je vais aller voir dehors comment ça se passe… annonça Jean-Pierre. Je pense que ça sert à rien d’aller plus haut de toute façon…

Il redescendit l’escalier pour aller serrer sa femme dans ses bras. Il l’embrassa tendrement, lui dit qu’il l’aimait, pendant que cinquante années de mariage défilaient en accéléré dans sa mémoire. Dans son cœur, une prière vibrait: « Mon Dieu, protégez ma femme. Faites que je la revois vivante… »

Alors que Lucille lui nouait un long foulard autour du cou, quatre longues rides plissaient le front de Jean-Pierre…

-Je me demande quand même comment il peut tomber autant de neige en une seule nuit… Personne n’avait prévu ça à la météo… C’est trop bizarre. Que le toit s’effondre sous le poids de la neige, d’accord, mais que ça passe à travers le plafond… C’est pas normal, Lucille…

-Je sais, et ça me fait peur! Sois très prudent et ne va pas trop loin, mon chéri. Reviens vite!

Elle ravala bravement ses larmes et lui ouvrit la porte. Il reviendrait c’était certain, jamais il ne l’abandonnerait. Mais quand elle vit la porte d’entrée se refermer sur lui, quand elle le vit littéralement disparaître, englouti dans la tempête monstrueuse, l’optimisme lui fit cruellement défaut.

« Je vais mourir toute seule ici, quel affreux cauchemar! Reste, Jean-Pierre, je t’en supplie! »

Mais elle savait bien, au fond d’elle-même, qu’il n’existait pas d’autre solution. Qu’allait-il trouver dehors? La vie, leur rue, le monde tel qu’ils le connaissaient, existaient-ils encore?

Elle décida de lui donner une heure avant de partir elle-même à sa recherche. « Du courage, Lucille, du courage! » Elle en profita pour s’habiller plus chaudement, multipliant les épaisseurs de lainage. Elle grimpa sur la table de la cuisine comme sur un radeau, les genoux sous son menton. Puis elle attendit. Elle attendit. Puis attendit encore.

Puis, n’en pouvant plus, elle finit par sortir. Elle put ainsi rapidement constater son erreur, car dehors il n’y avait plus rien. Que le néant blanc, partout. La vie, la rue, le monde tel qu’elle le connaissait, n’existaient plus.

Les vents fouettaient la silhouette frêle de Lucille, la poudrerie cinglait son visage… Les bras tendus en avant, le souffle coupé, elle se demandait si elle avançait en ligne droite ou si elle tournait en rond. Elle finirait bien par rencontrer quelque chose de solide, une voiture, une maison, un panneau de signalisation… Mais la neige avait tout mangé. Il y avait un grand arbre devant chez eux, comment se faisait-il qu’elle ne l’avait pas encore touché? Il aurait dû se trouver sur son chemin… Depuis combien de temps errait-elle ainsi?

Alors elle voulut retourner sur ses pas. Elle déambula longtemps sans rien trouver. Elle était perdue. Jean-Pierre était perdu. L’impitoyable blizzard avait avalé tous les humains, et toutes les choses.

Elle finit par s’écrouler par terre, à bout de forces. Étendue sur le dos, elle regardait vers le ciel mais ne voyait rien, que des flocons géants et fous tourbillonnant au-dessus d’elle comme un million de dieux vengeurs…

Nul ne sait combien de temps elle resta couchée ainsi, les yeux grands ouverts dans l’apocalypse blanche.

Sans issue

Le cauchemar de Marie est toujours le même, il survient environ deux ou trois fois par mois. Elle se sent poursuivi, mais est incapable de savoir par qui ou par quoi. Elle sait cependant avec certitude qu’elle ne peut arrêter de courir. Elle ne sait pas où elle se trouve, ni comment elle y est arrivée, mais elle sait qu’elle doit trouver une issue, un moyen de s’échapper, de s’enfuir, autrement quelque chose d’horrible lui arrivera.

Elle court sans arrêt dans ce qui ressemble à un sous-sol d’un hôpital, ou d’un vieux bâtiment. Des tuyaux courent le long du plafond et tel un film d’horreur hollywoodien, de la vapeur s’échappe à certains endroits. Il fait chaud et humide, les murs sont suintants, le plancher est glissant, il fait noir, et le peu d’éclairage, provient des lumières de sécurité qui laisse une lueur morbide sur tout. Marie court, sans pouvoir trouver une issue. Toutes les portes sont barrées, les escaliers inaccessibles derrière des barrières. Elle a l’impression de tourner en rond, à gauche, à droite, à droite de nouveau. Soudain, un cul de sac. La panique s’empare de Marie, elle doit absolument trouver une autre issue, elle rebrousse chemin quand soudain, avec une violence inouïe,  elle est projeté sur le sol, elle se cogne la tête et perd connaissance.

Elle se réveille allongé sur le dos dans un endroit restreint. Les murs sont fait de métal et sont chaud au touché. Une odeur nauséabonde de carcasse et de cendres l’empêche de respirer convenablement. Elle ne peut s’assoir, mais réussi à se retourner. Elle voit une petite porte avec une fenêtre. Elle tente de l’ouvrir, mais rien ne bouge. À l’extérieur, elle peut voir plusieurs hommes, vêtu de noir, qui semble la dévisager…  Elle tape dans la porte et cri de toutes ces forces. Pourquoi ne réagissent-ils pas? Marie pleure, elle doit absolument sortir de cet espace qui semble devenir de plus en plus restreint. Elle essaie tant bien que mal de trouver une autre issue, mais sans succès. Elle crie, elle pleure, sa respiration est sifflante, qu’a-t-elle bien pu faire pour aboutir à cet endroit?

Et soudainement, elle voit une petite flamme s’allumer et tout devient clair, elle sait où elle se trouve et à ce moment exacte, elle perd tout contrôle et devient complètement hystérique. Elle se trouve dans un incinérateur, elle s’apprête à être brulée vivante. Ces hommes vêtus de noirs, sont là pour s’assurer qu’elle ne s’échappera pas.

C’est au moment où tout s’embrase que Marie se réveil en sursaut et en sueur.

Cinq Parcs

Je ne sais pas si je dors ou pas – Voilà ce qui me fait peur

Je transpire – bien qu’il fasse très froid

On est fin novembre

J’ai seize ans et je viens de raccompagner Lily – ce soir on est revenu d’une soirée entre amis – on a traversé plusieurs parcs – les cinq parcs comme j’aime les appeler – car il y en a cinq qui séparent le centre-ville de mon lit

Lily n’en a traversé que quatre – elle habite plus près du centre-ville que moi – un quartier plus chic – je l’ai embrassée sur le perron de sa maison – j’aurai bien aimé la border cette nuit – mais son père n’était pas encore couché

J’ai donc traversé le dernier parc seul – il était trois heures du matin – j’ai relevé le col de mon blouson et allumé une cigarette

La brume de la nuit et la fumée de ma cigarette associées à mon ivresse donnaient au parc un aspect surréaliste – les peupliers et les saules paraissaient des géants dont les bras immenses se déplaçaient au gré du vent – labourant tantôt le sol, caressant tantôt les étoiles

La pâleur de la lune annonçait une neige imminente

Mais ma rêverie cessa quand j’ai baissé les yeux et mon bonheur se dissipa à la vue d’un groupe de six hommes, autour d’un feu, bel et bien décidé à me bloquer le chemin

Ne pouvant pas les éviter, j’ai tenté de les ignorer – en vain

Ils m’ont encerclé et le plus costaud d’entre eux s’est approché – il a collé son visage contre le mien – il a enlevé la cigarette de ma bouche pour la mettre dans la sienne

–        Tu veux jouer !

–        Quoi ! j’ai répondu

–        Tu veux jouer !

–        Non !

–        T’as pas l’choix mon gars – si tu joues pas tu meurs là – tout d’suite

Il m’a saisi par le bras et a pressé la pointe de son couteau sur ma joue

Le froid qui m’envahissait, la peur qui me gagnait et le trop plein d’alcool me donnèrent soudain l’envie de pisser – j’essayais de me retenir et de me ressaisir

–        Non je joue pas – je  m’en vais

Je me suis dégagé de son emprise en le repoussant de la main – mais les autres m’encerclaient

–        C’est exactement ce qu’on veut – que tu t’en ailles

Je regardais le ciel et je ne voyais plus la lune – elle m’avait abandonné

–        Je t’explique – c’est comme un safari – t’as 20 secondes d’avance – si tu nous échappes,  bravo – si on te pogne, t’es mort

–        Non, j’veux pas jouer !

–        T’as pas le choix j’tai dit – 20 – 19 – 18…

J’ai regardé les autres gars pour la première fois – j’sais pas quelle drogue y avaient pris – mais j’avais jamais vu des regards aussi effrayants – pas un battement de cils – pas une émotion – puis mon regard s’est posé sur leurs mains – ils avaient des machettes – et deux d’entre eux des sacs de jutes de la taille d’un ballon, maculés de sang – les gars blaguaient pas – j’en devinais le relief – c’était des têtes qu’il y avait dans chaque sac

–        14 – 13…

J’suis parti à courir sans regarder derrière – mais je les ai deviné s’élancer à ma poursuite – je les ai entendu rire et crier – de vrais hyènes

J’ai pas pris de chance – les gars semblaient en forme – et la vue de leurs sacs m’avait convaincu qu’ils ne revenaient pas souvent bredouille de la chasse – j’ai profité de l’obscurité la plus totale pour plonger dans un épais buisson et j’ai cessé de respirer

Je les ai vus passer et repasser plusieurs fois – machettes à la main –  j’ai dû rester là deux heures au moins – à lutter contre une presqu’hypothermie – puis l’envie de pisser m’a repris – ils avaient disparu – j’ai pissé ce qui m’a semblé être dix litres – quel soulagement

J’suis sorti de ma cachette – la lune avait réapparue – puis j’ai trébuché – j’avais vraiment trop bu

J’ai relevé la tête – ils étaient là

Mon regard se situait maintenant au niveau des sacs de jutes et des machettes – j’ai voulu dire quelque chose

Mais le grand costaud s’est approché et m’as dit : t’as perdu !

Puis j’ai vu la machette qu’il brandissait s’abattre sur moi

Je me suis réveillé en sursaut et en sueur comme jamais auparavant – Lily était couchée à côté de moi

Merci de m’avoir gardé dans ton lit cette nuit Lily – je crois que t’es vraiment en train de me faire perdre la tête

Cauchemar d’automne

Pellicule transparente imaginaire, tu filtres la vie en y ajoutant du beau tout en me donnant mal au ventre. Illumination ultra sensorielle, j’ai ben d’la misère à t’enlever de ma tête. Effluves de ton parfum d’aura trop doux… Respirer ton cou. Rester là où tu es, près de toi, quelques instants. Encore.

Obligée de me censurer d’une irréelle beauté passagère. Lève le camp et touche mes mains; elles ont soif de ta chair.  Ivresse de ton corps dans le mien, frissons sur nos flancs, salive dans ma gorge. Vision utopique d’un amour impossible. Il fallait que ça m’arrive, à moi. Et dire que je n’ai rien demandé, me voilà saoulée de ton image qui embrouille ma vision, jours et nuits, nuits et jours. Réciprocité?

Tu m’diras quand même pas que j’ai tout inventé. Résignation platonique, prête à tout pour quelques gouttes de toi…  Envie muette et reniée contre un verre à tes côtés. Malgré le miracle qui s’abat sur moi… Bâillonnée dans mon amour inventé, brûlée de passion… Libérez-moi de cette vision rêvée. Âme sœur trouvée, signe de feu de la même espèce que moi, impossible à toucher, trop chaud pour les doigts. Y faut même pas y penser.

N’oublie pas que dans le silence que je m’afflige, je t’attendrai. Élevant mes bras vers toi au bon moment. Respirant enfin vraiment l’odeur de tes cheveux. Oubliant le cauchemar qui me tenaille maintenant. N’espérant plus jamais rien d’autre.

La vie, la belle

Taïna revient de l’école le pas léger.  Elle court sur la route poussiéreuse bordée d’acajous, de chênes, de cèdres.  Sur son dos son sac contient tous ses effets scolaires; dans ses mains, un bouquet d’orchidées pour sa grand-mère.

Des effluves de grillades font gargouiller son ventre. Un sourire plein d’appétit pousse sur ses lèvres. Oh qu’il sera délicieux, le poulet boucané de sa mère!

Au loin, la montagne luxuriante se découpe parfaitement sur le ciel bleu limpide. Un papillon coloré virevolte entre les fleurs de manguiers puis vient accompagner la marche de la fillette, dont le regard s’illumine de joie. Elle tend les fleurs devant elle : le papillon s’y pose doucement, comme dans un rêve.

–  Taïna…  Taïna…

L’enfant ouvre à peine les yeux.

–  Bois un peu d’eau.  Tiens.

Elle referme les yeux.  Oh non… Où est parti le papillon? Taïna veut retourner là où elle était.  Il lui faut se rendormir.  Il ne faut plus qu’elle se réveille.  Jamais.

–  Taïna… Allez.  C’est important, il faut boire.  Allez.

Pourquoi est-ce important?  Le tremblement de terre a tué toute sa famille avant qu’elle n’arrive de l’école. Jamais plus sa mère ne dira «Taïna ne pleure pas, ce n’était qu’un mauvais rêve».  Car ce n’est pas qu’un mauvais rêve. Depuis le 12 janvier 2010, la vie de Taïna s’est transformée en cauchemar.

–  Taïna! Allez! Ta mère voudrait que tu boives. Bois!

La fillette se redresse un peu, boit une gorgée d’eau pour acheter la paix, se recouche aussitôt.

L’eau à peine entrée par sa bouche ressort par ses yeux.

À quoi bon.

Le temps passe – un peu plus à chaque goutte.

La voilà maintenant qui se gave de salade d’avocats, avec ses trois frères et son père.  On entend résonner fort, dans la cour intérieure, la musique du pays qui joue à tue-tête chez le voisin.  Sa mère amène son fameux poulet sur la table, avec un grand sourire.  Taïna ouvre de grands yeux gourmands, l’eau lui monte à la bouche.  Elle respire le bonheur.

Que la vie est belle, ici.

http://www.croixrouge.ca/article.asp?id=42152&tid=001