Amis de la poésie, bonsoir.

Guy avait dû s’assoupir. Cela lui arrivait parfois, après manger, quand son lourd processus de digestion sollicitait tout son être pour se mettre en branle. Pourtant, cette fois, quelque chose clochait. Il avait ouvert les yeux, groggy et courbaturé de partout. Son bras droit le lançait d’une douleur sourde et il n’arrivait pas à bouger.

Il réalisait seulement maintenant qu’il était non pas dans le salon, affalé dans son fauteuil en cuir devant la télévision, comme à l’habitude lorsque le sommeil prenait le dessus, mais plutôt calé inconfortablement sur une chaise de bois. Sa salive avait dessiné un O visqueux sur la table en formica, et sa joue flasque y adhérait encore. La lumière jaune s’écrasait mollement sur sa face. Les tournesols du papier peint envahissaient son champ de vision. Et une odeur de côtes de porc émanait du four.  La cuisine. Qu’est-ce qu’il faisait endormi dans la cuisine ? Il peinait à se rappeler les événements de la journée. Plus il émergeait de sa torpeur, plus la douleur gagnait en intensité.  Il voulut appeler. Sa bouche sèche ne laissa échapper qu’un faible râle. Il se redressa alors, et comprit que ses deux bras étaient retenus en arrière, coincés entre les barreaux et ligotés au dossier de sa chaise au niveau du coude.

–       Su… Suzanne ? » À l’incompréhension s’ajoutait une panique croissante.

–       …Suzanne ! Suzanne ! SUZANNE ! SUZANNE ! Guy retrouvait pleinement l’usage de ses cordes vocales, et les souvenirs commençaient à poindre eux aussi.

Suzanne entra dans la cuisine, un couteau désosseur dans une main, un verre d’eau dans l’autre. Elle tourna la tête vers Guy et son visage se fendit d’un sourire malsain. Ses yeux ne restaient pas en place. Le sang avait coagulé sur sa tempe le long de la balafre laissée par la chevalière de Guy. Ses 34 ans de soumission à un mari violent l’avait voûtée, ratatinée, elle qui n’était pas bien grande en partant. Le coup de la veille aurait pu lui être fatal ; en fait, elle en avait perdu connaissance et s’était réveillée horrifiée dans son propre sang, une heure plus tard.

Il l’aurait laissée crever là, cette enflure, ce pervers, cette raclure bedonnante qui se gavait de films pornos à longueur de temps. Ce coup-là, c’était le dernier, elle se l’était promis. Ce coup-là, il allait s’en mordre les doigts.

–       SUZANNE ! Détache-moi immédiatement criss de vieille folle! Détache-moi ! Détache-moi j’te dis sinon je… AAAAAH !

En se débattant frénétiquement sur sa chaise, Guy avait fait pression sur son bras blessé et criait sous la torture. Il se sentit soudainement faible et nauséeux. Ça devait être grave.

–       Tiens, prends ça ! fit Suzanne en glissant trois comprimés sur la langue de son mari. C’est des antidouleurs… cette fois-ci.

Et elle posa le verre d’eau sur la table si brusquement que la moitié de son contenu se répandit tout autour. Guy lui lança un regard à la fois implorant et incrédule, en se demandant vaguement ce qu’elle comptait qu’il fasse pour boire un verre en ayant les deux mains attachées.

–       Suzanne… Suzanne, détache-moi, j’te promets que j’te ferais pas de mal, Suzanne… Suzanne, j’t’en prie… Allez, poulette, on oublie tout ça…

Mais Suzanne lui tournait le dos et se dirigea vers la cuisinière. Elle ouvrit le four, sortit le plat fumant qu’elle déposa sur un rond, puis entreprit de désosser un morceau de viande.  De sa place assise, Guy apercevait des champignons et des patates baigner dans une sauce brune, ainsi que quelques morceaux de viande qui ressemblaient vaguement à une côtelette de porc et… des saucisses ? Si Suzanne lui faisait à manger, ça ne devait pas être si grave que ça… Il allait avaler sagement, et une fois qu’il aurait montré patte blanche, il la persuaderait de le détacher.

Non, pas des saucisses, pas avec tant d’os ! Un objet en métal, dont la forme disait vaguement quelque chose à Guy, était remonté à la surface de la sauce brune. Il avait déjà vu ça quelque part récemment, il en aurait mis sa main à couper.

–       C’est… C’est gentil, Suzanne. Je… J’apprécie. J’t’ai jamais dit, hein, mais j’aime vraiment ta cuisine. Maintenant, pour manger, ce serait vraiment plus pratique si tu me détachais, hein, tu trouves pas ?

–       Probablement pas, non ! ricana-t-elle.

Sur ce, elle fit volte-face, une assiette à la main, s’installa devant son mari et lui fourra une fourchette pleine dans la bouche. Guy mâcha rapidement, avalant tout rond la moitié de sa bouchée, puis grimaça quand quelque chose de rigide et plat se coinça entre deux dents. Tant bien que mal, il parvint à le recracher. On aurait dit une écaille.

–       C’est dégueulasse, mais qu’est-ce que tu me donnes à bouffer ?

Il eut à peine le temps de terminer sa phrase que Suzanne enfonçait un autre morceau dans sa bouche, tellement profond que Guy s’étouffa dessus. À chaque fois que Guy ouvrait la bouche pour cracher ou pour reprendre son souffle, Suzanne en profitait pour forcer rageusement la fourchette entre ses lèvres. La troisième fois, elle embrocha carrément la joue droite de Guy dans le processus. Il hurla et tomba à la renverse. Au moment de toucher le sol, un craquement sec retentit dans son bras gauche. Celui-ci était pris entre le sol et le dossier de la chaise, sous le corps pesant de Guy, et gisait à un angle bizarre. Guy pleurait. La douleur lui donnait des haut-le-cœur.

–       J’t’en supplie, Suzanne, pitié… sanglotait-il, la fourchette encore accrochée à un bout de chair sanguinolent.

Suzanne s’avançait inexorablement, le regard haineux. Elle tenait entre ses doigts le dernier morceau de viande dont la forme ne laissait plus aucun doute à Guy. En reconnaissant sa chevalière, il fut pris de convulsions et vomit, sans pouvoir s’arrêter, un mélange de chair et d’ongles noircis.

Publicités

3 réflexions sur “Amis de la poésie, bonsoir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s