L’orgueilleux

Tu n’auras même pas le temps de t’en rendre compte.  À mille lieues d’ici déjà, debout sur le quai de métro, tu vogues dans ta tête le regard fixé dans le vide, les oreilles bouchées par les écouteurs de ton Ipod.

Nous avons discuté toi et moi tout à l’heure au comptoir. Tu ne voulais pas enlever les amendes ajoutées sans raison valable à mon dossier. Je te l’ai pourtant répété : je ne suis jamais en retard, moi, je retourne tous mes documents à temps.  Et je ne mens pas. Votre système informatique déraille, d’ailleurs ça fait plus d’une fois que j’en paie les frais. Même en m’expliquant quinze fois ta rengaine, avec toute la patience du monde, tu ne m’as pas convaincu; tu as seulement mis en doute ma parole, mon honneur, ma fierté. Tu me disais de toujours vérifier mon dossier…  De faire le travail à votre place, c’est ça?

Tu te foutais de moi au fond.  Tu ne voulais pas comprendre.  À la fin, ton doucereux «bonne soirée, j’espère que tout sera plus clair pour vous la prochaine fois», était assorti d’un sourire un peu trop grand à mon goût – c’était la goutte qui a fait déborder le vase.  Je t’ai dis de prendre soin de toi.  Que ton sourire me semblait faux.

Tu ne l’as pas trouvée drôle: tu disais que tu étais sincère.  La vérité choque, belle hypocrite? Je suis parti en t’entendant questionner tes collègues, à voix haute, sur l’apparente fausseté de ton sourire.  Et eux de louanger ta patience.  Moutons fraternels. Pauvres salauds.

On ne froisse pas mon orgueil.  Tu ne t’en rendras même pas compte.

Le grondement du métro s’amplifie.  Il approche.  Tu marches jusqu’à la ligne de sécurité en gentille automate.  Je m’avance discrètement et me place derrière toi, savant psychopathe.

Le train arrive et d’une seule main, forte, je te pousse en plein milieu du dos. Tout de suite tu tombes à pic en criant de surprise sur les rails, devant le chauffeur qui ouvre des yeux horrifiés, réalisant à retardement qu’il t’écrase à l’instant.  Les gens crient.  Hurlent.  On entend à peine le bruit mat de tes os qui se cassent et de tes chairs qui éclatent.  Mais ton sang se répand partout. Le train freine d’urgence.  Trop tard.  Personne n’a rien vu ni compris de ce qui s’est passé.  Trop de monde sur le quai, trop de gens seuls ensemble.  Car c’est ainsi tu sais, les gens regardent leur nombril ou l’écran de leur Iphone, ils se foutent bien de la vie des autres.  Comme toi de la mienne.  Et encore plus, tu vois, encore plus moi de la tienne.

Je recule un peu pour sortir de la cohue, puis je marche d’un pas léger sur le quai, monte les escaliers deux par deux et me faufile, de justesse, dans un train qui ferme ses portes et quitte la station dans une autre direction.

On ne froisse pas mon orgueil.  T’as juste eu ce que tu méritais.

That’s it.

 

 

NDLR:  L’expression «Seuls ensemble» est tirée de la chanson Dans un spoutnik de Daniel Bélanger. 

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