Blondinette

Le soleil se lève sur la Main, c’est une autre journée ordinaire qui commence dans la vie de George. La Main, l’élégante balafre qui tranche Montréal en deux, des pieds à la tête. L’univers tout entier de George tient dans le mythique boulevard St-Laurent. Il connaît sa Main par cœur, celle d’aujourd’hui et celle d’hier. C’est ici qu’il a grandi, c’est ici qu’il vit, et c’est ici qu’il va mourir.

Il y a des commerces qui ne changent jamais sur la Main. Comme la pâtisserie de feu son père, où George travaille depuis 40 ans. Dans la vitrine, des gâteaux de mariage démodés. Des feuilletés et des baklavas qu’on croirait en carton. Tous les jours se ressemblent et c’est ainsi que George aime sa vie.

Le magasin de vêtements pour dames, en face de la pâtisserie, est un autre commerce qui ne change jamais. Comment la boutique a-t-elle survécu à la modernité, c’est un mystère. Dans la vitrine, toujours les mêmes vêtements délavés par le soleil, et toujours le même mannequin délavé qui les porte. Chaque jour George lui envoie la main en souriant, car elle doit trouver le temps long. Il l’a baptisée Blondinette. Sa présence figée le réconforte. Stoïque devant les passants indifférents, Blondinette s’est toujours tenue debout, les jambes bien droites, une main sur la hanche, l’autre gracieusement repliée devant ses seins de plastique.

Pourtant, depuis peu, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Un matin George ouvrait son commerce en sifflotant, car il faisait beau. Puis il s’est retourné pour faire ses hommages habituels à la dame. La main de Blondinette reposait sur son joli ventre plat, alors que la veille encore, elle était toujours devant son opulente poitrine. C’était un événement pour un mannequin qui n’avait pas bougé d’un poil depuis des décennies. Un autre matin, c’est l’autre main qui s’était déplacée, de sa hanche à sa chevelure jaune. Ça donnait un air de coquetterie à la séduisante Blondinette. George n’avait parlé à personne de ces subtils mouvements dont il était l’unique témoin. D’ailleurs, à qui aurait-il pu en parler?

Voisinage oblige, George connaissait un peu Madame Rosa, la vieille dame portugaise qui tenait la boutique. Ridée et brune comme un raisin sec. Assise derrière son comptoir, aussi imperturbable et éternelle que son mannequin, elle ramassait la poussière parmi ses robes fanées. Pourquoi la commerçante aurait-elle du jour au lendemain modifié la posture de Blondinette? George ne la croyait pas capable d’une telle audace… C’était néanmoins la seule explication, et George en serait resté là s’il n’y avait pas eu ce cauchemar…

Car une nuit il fit un rêve. Il marchait devant Berson, le fabricant de monuments funéraires (sur la Main depuis quatre générations), quand il vit la main de Blondinette surgir de terre, pétrifiant l’asphalte, exactement sous une pierre tombale plantée là en démonstration. Les longs doigts crochus aux ongles rouges, bien vivants, se tortillaient, tentaient d’agripper le pâtissier, tétanisé par la peur sur le trottoir.

Exalté et suant, incapable de se rendormir, George décida sous l’impulsion d’aller marcher sur son boulevard. La Main était rutilante sous la pluie. Croisant sur son chemin la faune bigarrée des clubs à la mode, il se rendit à pied jusqu’à la boutique. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant la vitrine vide! Blondinette, disparue!

Le visage hagard devant la fenêtre, George regrettait un peu de ne pas être resté couché et d’avoir cédé à l’impulsion. Comme c’était étrange et inquiétant d’être là, seul sur la Main… de constater le silence du boulevard si soudainement désert, du sud au nord… de marcher dans un état second vers la ruelle où il pouvait voir la porte entrouverte… et d’entrer, le souffle suspendu.

La boutique était obscure et profondément endormie. La seule lumière qui guidait George, c’était celle des réverbères perçant la nuit. Il lança un hello bien sonore, mais sans écho, les vêtements complices étouffant le moindre son. Quand soudain, elle apparut.

Blondinette, dans toute sa splendeur. S’avançant laborieusement, comme sous l’effet de l’ivresse. Ses yeux bleus au regard fixe, son demi-sourire immuable, ses seins pointus sous le chemisier, ses bras tendus avec amour vers George paralysé… Et sa main aux ongles rouges, tenant un exacto maculé de sang séché. Profitant de la lenteur du mannequin possédé, George s’élança d’un bond vers l’arrière-boutique. Et découvrit Madame Rosa, affalée sur son fauteuil, les yeux révulsés, la gorge tranchée d’une oreille à l’autre dans un sourire sanguinolent et éternel.

Quand George tenterait de se souvenir de la suite, il verrait des images floues de lui-même, comme s’il se voyait au ralenti dans un film. Il entendrait des violons imaginaires en furie. Il entendrait le goutte-à-goutte hypnotisant du sang de Madame Rosa. Il se verrait prenant ses jambes à son cou, le souffle suspendu. Dans un flash bleuté, il verrait Blondinette fronçant les sourcils, une lourde larme de cire coulant de son œil… le cœur brisé de voir fuir ainsi l’homme de sa vie…

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