Cinq Parcs

Je ne sais pas si je dors ou pas – Voilà ce qui me fait peur

Je transpire – bien qu’il fasse très froid

On est fin novembre

J’ai seize ans et je viens de raccompagner Lily – ce soir on est revenu d’une soirée entre amis – on a traversé plusieurs parcs – les cinq parcs comme j’aime les appeler – car il y en a cinq qui séparent le centre-ville de mon lit

Lily n’en a traversé que quatre – elle habite plus près du centre-ville que moi – un quartier plus chic – je l’ai embrassée sur le perron de sa maison – j’aurai bien aimé la border cette nuit – mais son père n’était pas encore couché

J’ai donc traversé le dernier parc seul – il était trois heures du matin – j’ai relevé le col de mon blouson et allumé une cigarette

La brume de la nuit et la fumée de ma cigarette associées à mon ivresse donnaient au parc un aspect surréaliste – les peupliers et les saules paraissaient des géants dont les bras immenses se déplaçaient au gré du vent – labourant tantôt le sol, caressant tantôt les étoiles

La pâleur de la lune annonçait une neige imminente

Mais ma rêverie cessa quand j’ai baissé les yeux et mon bonheur se dissipa à la vue d’un groupe de six hommes, autour d’un feu, bel et bien décidé à me bloquer le chemin

Ne pouvant pas les éviter, j’ai tenté de les ignorer – en vain

Ils m’ont encerclé et le plus costaud d’entre eux s’est approché – il a collé son visage contre le mien – il a enlevé la cigarette de ma bouche pour la mettre dans la sienne

–        Tu veux jouer !

–        Quoi ! j’ai répondu

–        Tu veux jouer !

–        Non !

–        T’as pas l’choix mon gars – si tu joues pas tu meurs là – tout d’suite

Il m’a saisi par le bras et a pressé la pointe de son couteau sur ma joue

Le froid qui m’envahissait, la peur qui me gagnait et le trop plein d’alcool me donnèrent soudain l’envie de pisser – j’essayais de me retenir et de me ressaisir

–        Non je joue pas – je  m’en vais

Je me suis dégagé de son emprise en le repoussant de la main – mais les autres m’encerclaient

–        C’est exactement ce qu’on veut – que tu t’en ailles

Je regardais le ciel et je ne voyais plus la lune – elle m’avait abandonné

–        Je t’explique – c’est comme un safari – t’as 20 secondes d’avance – si tu nous échappes,  bravo – si on te pogne, t’es mort

–        Non, j’veux pas jouer !

–        T’as pas le choix j’tai dit – 20 – 19 – 18…

J’ai regardé les autres gars pour la première fois – j’sais pas quelle drogue y avaient pris – mais j’avais jamais vu des regards aussi effrayants – pas un battement de cils – pas une émotion – puis mon regard s’est posé sur leurs mains – ils avaient des machettes – et deux d’entre eux des sacs de jutes de la taille d’un ballon, maculés de sang – les gars blaguaient pas – j’en devinais le relief – c’était des têtes qu’il y avait dans chaque sac

–        14 – 13…

J’suis parti à courir sans regarder derrière – mais je les ai deviné s’élancer à ma poursuite – je les ai entendu rire et crier – de vrais hyènes

J’ai pas pris de chance – les gars semblaient en forme – et la vue de leurs sacs m’avait convaincu qu’ils ne revenaient pas souvent bredouille de la chasse – j’ai profité de l’obscurité la plus totale pour plonger dans un épais buisson et j’ai cessé de respirer

Je les ai vus passer et repasser plusieurs fois – machettes à la main –  j’ai dû rester là deux heures au moins – à lutter contre une presqu’hypothermie – puis l’envie de pisser m’a repris – ils avaient disparu – j’ai pissé ce qui m’a semblé être dix litres – quel soulagement

J’suis sorti de ma cachette – la lune avait réapparue – puis j’ai trébuché – j’avais vraiment trop bu

J’ai relevé la tête – ils étaient là

Mon regard se situait maintenant au niveau des sacs de jutes et des machettes – j’ai voulu dire quelque chose

Mais le grand costaud s’est approché et m’as dit : t’as perdu !

Puis j’ai vu la machette qu’il brandissait s’abattre sur moi

Je me suis réveillé en sursaut et en sueur comme jamais auparavant – Lily était couchée à côté de moi

Merci de m’avoir gardé dans ton lit cette nuit Lily – je crois que t’es vraiment en train de me faire perdre la tête

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5 réflexions sur “Cinq Parcs

  1. Ha! Ben ça! Je l’ai pas venu venir celle-là! Bravo, j’étais dedans! Dans le parc, le buisson… Le sac de jute! Un bon texte court comme je les aimes!

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