Apocalypse Blanche

Lucille s’éveilla par un matin d’hiver, maussade en regardant les chiffres rouges évanouis du réveille-matin. « Une panne d’électricité. Ça commence bien la journée… »

Un frisson léger courut à la surface de sa peau. S’extraire du cocon douillet de couvertures était difficile. Elle pouvait sentir près d’elle le corps chaud et moelleux de Jean-Pierre qui ronflait tout doucement… Elle voulut étreindre son mari, mais en étirant le bras, une substance inhabituelle glissa sans bruit du couvre-lit sur son cou. « Quelle drôle de sensation… On dirait… de la neige? » Un gros flocon s’écrasa alors du plafond jusque dans son œil.

-Mais qu’est-ce qui se passe ici? Jean-Pierre?

Le mari grogna dans son sommeil. Affolée, Lucille se redressa subitement en rejetant les couvertures. Un léger tapis de neige glissa dans le lit. Jean-Pierre, saisi par le froid, se réveilla complètement.

-Aaah, qu’est-ce que c’est? s’exclama-t-il.

Lucille et Jean-Pierre observèrent bouche bée la chute lente, presque langoureuse, des flocons de neige tombant du plafond. Ils posèrent un pied à terre, mais le retirèrent bien vite. Une quinzaine de centimètres recouvrait déjà le plancher.

-Jean-Pierre, il neige dans la chambre!

Jean-Pierre s’empara du téléphone. Le concierge aurait sûrement une explication à ce phénomène… Mais l’appareil n’avait aucune tonalité. Alors il se leva. La neige recouvrait ses chevilles. À coups de pieds, qu’il avait nus, il se fraya un chemin jusqu’à la cuisine. La morsure électrique du froid le secouait à chaque pas. Terrifiée, Lucille le suivait de près en gémissant, la main à son épaule. Le sang crépitait dans leurs orteils.

La neige avait envahi le logement. Partout, le blanc enveloppait les meubles, les objets, les planchers. La lueur bleutée qui en émanait était surnaturelle. Aucune autre lumière ne semblait pouvoir entrer. La fenêtre de la cuisine filtrait une ligne de jour pâle et glauque. Jean-Pierre, d’un geste raide, ouvrit les rideaux. Ils reculèrent tous deux avec le même petit cri de surprise. La neige obstruait la vue. Il ne restait qu’un espace en haut, large comme une main.

-Jean-Pierre, j’ai peur! murmura Lucille en tremblotant.

-Mets des batteries dans la radio, on va peut-être comprendre ce qui se passe…

Mais la radio restait désespérément muette. À peine pouvait-on entendre le chuchotement de la statique.

Et la neige qui continuait de tomber avec une singulière indifférence…

Transis, ils cherchèrent des vêtements plus chauds. Leurs paires de bottes, près de la porte d’entrée du logis, étaient remplies de neige. Lucille pleurnicha.

-Voyons, pleure pas ma Lulu… Ça va aller. On va sortir d’ici.

Il tapota l’épaule de sa femme, l’aida à entrer dans son manteau. Puis il tourna la poignée. Son cœur battait si fort qu’il pouvait sentir la pulsation du sang dans ses oreilles. Il se sentait très inquiet, mais tâchait de n’en rien laisser voir.

Quand la porte s’ouvrit, une avalanche déboula pesamment dans l’appartement, enterrant le couple jusqu’en haut des genoux. Ils eurent du mal à se tirer du bourbier blanc. Jean-Pierre pensait à la pelle qu’il n’avait pas. En fait, une douloureuse évidence commençait à s’imposer: ils étaient absolument seuls. Pour se le confirmer, il étira la tête hors du logis et tenta un appel à l’aide, sans succès.

Dans la cage d’escaliers, on ne distinguait plus rien. Les contours étaient flous, arrondis. Les escaliers, ensevelis jusqu’à la rampe. Et la neige étouffait le moindre écho. Il fallait prendre une décision.

-Bon. Je vais aller voir en haut si Solange va bien.

-Jean-Pierre, laisse-moi pas toute seule ici! gémit Lucille.

-Calme-toi Lucille, je serai pas parti longtemps! Je vais sûrement trouver quelqu’un qui pourra nous aider.

Dans l’escalier, il cria encore. Les autres locataires étaient-ils morts ou partis? Il s’en voulut d’y penser, mais il espéra qu’ils soient morts, car envisager qu’ils avaient déserté la bâtisse en laissant le vieux couple derrière le rendait fou de rage.

Il monta un étage, cogna à la porte de Solange, appela son nom plusieurs fois, puis tenta d’ouvrir. À grands coups d’épaule, il put pousser de quelques centimètres, mais abandonna bien vite quand il vit la neige. Compacte, un bloc géant de ciment blanc, elle bouchait l’entrée du plafond au plancher. Les flocons de neige, larges comme des mains d’homme, continuaient leur chute dans un silence de tombeau.

-Alors? demanda Lucille par la porte entrouverte. Est-ce qu’elle est là?

-Je l’sais pas… Je peux même pas entrer chez elle, y a trop de neige!

Un hoquet s’échappa de la gorge de Lucille. Solange, sa meilleure amie, gisait peut-être sans vie chez elle, figée dans la neige comme dans de l’ambre. Elle imaginait les lèvres violacées, le sang congelé dans les veines. « Est-ce que c’est comme ça que je vais mourir? »

-Bon, maintenant je vais aller voir dehors comment ça se passe… annonça Jean-Pierre. Je pense que ça sert à rien d’aller plus haut de toute façon…

Il redescendit l’escalier pour aller serrer sa femme dans ses bras. Il l’embrassa tendrement, lui dit qu’il l’aimait, pendant que cinquante années de mariage défilaient en accéléré dans sa mémoire. Dans son cœur, une prière vibrait: « Mon Dieu, protégez ma femme. Faites que je la revois vivante… »

Alors que Lucille lui nouait un long foulard autour du cou, quatre longues rides plissaient le front de Jean-Pierre…

-Je me demande quand même comment il peut tomber autant de neige en une seule nuit… Personne n’avait prévu ça à la météo… C’est trop bizarre. Que le toit s’effondre sous le poids de la neige, d’accord, mais que ça passe à travers le plafond… C’est pas normal, Lucille…

-Je sais, et ça me fait peur! Sois très prudent et ne va pas trop loin, mon chéri. Reviens vite!

Elle ravala bravement ses larmes et lui ouvrit la porte. Il reviendrait c’était certain, jamais il ne l’abandonnerait. Mais quand elle vit la porte d’entrée se refermer sur lui, quand elle le vit littéralement disparaître, englouti dans la tempête monstrueuse, l’optimisme lui fit cruellement défaut.

« Je vais mourir toute seule ici, quel affreux cauchemar! Reste, Jean-Pierre, je t’en supplie! »

Mais elle savait bien, au fond d’elle-même, qu’il n’existait pas d’autre solution. Qu’allait-il trouver dehors? La vie, leur rue, le monde tel qu’ils le connaissaient, existaient-ils encore?

Elle décida de lui donner une heure avant de partir elle-même à sa recherche. « Du courage, Lucille, du courage! » Elle en profita pour s’habiller plus chaudement, multipliant les épaisseurs de lainage. Elle grimpa sur la table de la cuisine comme sur un radeau, les genoux sous son menton. Puis elle attendit. Elle attendit. Puis attendit encore.

Puis, n’en pouvant plus, elle finit par sortir. Elle put ainsi rapidement constater son erreur, car dehors il n’y avait plus rien. Que le néant blanc, partout. La vie, la rue, le monde tel qu’elle le connaissait, n’existaient plus.

Les vents fouettaient la silhouette frêle de Lucille, la poudrerie cinglait son visage… Les bras tendus en avant, le souffle coupé, elle se demandait si elle avançait en ligne droite ou si elle tournait en rond. Elle finirait bien par rencontrer quelque chose de solide, une voiture, une maison, un panneau de signalisation… Mais la neige avait tout mangé. Il y avait un grand arbre devant chez eux, comment se faisait-il qu’elle ne l’avait pas encore touché? Il aurait dû se trouver sur son chemin… Depuis combien de temps errait-elle ainsi?

Alors elle voulut retourner sur ses pas. Elle déambula longtemps sans rien trouver. Elle était perdue. Jean-Pierre était perdu. L’impitoyable blizzard avait avalé tous les humains, et toutes les choses.

Elle finit par s’écrouler par terre, à bout de forces. Étendue sur le dos, elle regardait vers le ciel mais ne voyait rien, que des flocons géants et fous tourbillonnant au-dessus d’elle comme un million de dieux vengeurs…

Nul ne sait combien de temps elle resta couchée ainsi, les yeux grands ouverts dans l’apocalypse blanche.

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