Août ’88

Couchés sous un ciel orange et rose de mi-août, Margot tenait la main de Louis et soupirait que le ciel était hallucinant. On aurait dit de la barbe-à-papa impossible à goûter, comme les biscuits sablés qui reposaient sur le haut de l’armoire et qu’elle n’arrivait pas à rejoindre, dans les souvenirs de son enfance. Louis caressait les cheveux fins de Margot et l’embrassait sur le front. Il aimait voir son amoureuse béate devant la beauté naturelle, sa façon d’être touchée par ce qui vivait sans l’aide de l’homme. Une brise chaude les berçait. Margot se blottissait contre Louis, qui la retournait pour la regarder droit dans les yeux. Il examinait les minuscules rides qui commençaient à paraître près de ses yeux, passait un doigt sur ses lèvres, remontait la mèche de cheveux qui lui traversait le visage…

-C’est vrai que c’est beau…

Un peu plus bas, dans la ruelle, Simon reculait dans une sorte de danse en criant :

-Awèye! Awèye! Lance-la, ta p’tite garnotte!

Il attrapa le ballon de ses deux bras, le recevant en plein ventre, lancé de toutes les forces du petit corps frêle de Jonathan. Les rires d’enfants, toujours plus forts, montaient vers le ciel et valsaient avec le vent.

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Chers lecteurs

Nous avons tous un petit côté quétaine plus ou moins bien assumé.  Certains écoutent Occupation Double, d’autres collectionnent des bibelots ou cassent les oreilles du monde en surinterprétant de vieux hits au karaoké du coin. J’assume très bien mon côté quétaine, c’est pourquoi je peux affirmer sans gêne avoir passé un temps fou ces dernières années le nez fourré dans des livres de psycho-pop ou de croissance personnelle.  Je connais par coeur, pour les avoir complètement assimilés, des dizaines de dictons, de citations et de proverbes sur la motivation et sur le sens de l’existence humaine.

Je pense que je vise la sagesse, rien de moins.  J’ai la conviction que chaque bout de phrase, chaque humain que je croise, chaque moment que je vis peut m’apprendre quelque chose. C’est moi qui ai choisi le thème, cette semaine: la vie idéale.  Je l’ai choisi non seulement pour moi, mais aussi pour vous; parce qu’après avoir feuilleté des milliers de pages, mon cerveau ressent un grand besoin d’évacuer, et tant qu’à écrire, aussi bien le partager! Si je peux un jour encourager ne serait-ce qu’une seule personne à entreprendre des démarches concrètes afin de réaliser ses rêves, j’aurai déjà fait beaucoup.

Entrons donc dans le vif du sujet, si vous le voulez bien. Lire la suite « Chers lecteurs »

Bonbon à la carotte

Anastasia en peut plus d’être enceinte, les hormones la rendent épouvantable. J’ai l’impression qu’elle passe ses journées à crier après le monde. Qu’elle baise un coup, que je me dis! Mais non, y’en a qui baisent pas quand elles sont enceintes, malheureusement pour l’entourage. Dans ma vie idéale, je croiserais juste les femmes enceintes qui baisent. D’ailleurs, Anastasia, comme tout le monde, elle court après sa vie idéale. Elle s’énerve après tout ce qui fitte pas, elle tente en vain de raccommoder un trou béant. C’est sans doute cette déchirure qui la fait crier à tout bout de champ. C’est vrai que ça fait mal, quand le vide te prend. C’est vrai que c’est décourageant, quand tu finis par attraper ta carotte et qu’elle goûte la vulgaire racine. Ça donne envie de hurler, de te tailler les veines, de décapiter ton prochain.

Mmmm. Ah oui, positif.

Tous les matins, je croise un père et son fils sur le chemin de la gare. Il y a environ une semaine, on a commencé à se dire bonjour. La première fois, c’était fantastique : un magnifique sourire sincère, juste pour moi, de la part de quelqu’un dont je ne connais même pas le nom. Mercredi j’apporterai des bonbons au petit gars.

O.V.N.I.

Depuis peu, j’ai un caillou dans le cerveau. Je ne me souviens pas comment il est arrivé là. Quand je ferme les yeux, je peux le voir dans ma propre tête. Il est rouge, il brille, et quand il tourne sur lui-même, des rayons lasers se répercutent contre les parois de mon crâne. C’est comme si mon cerveau était devenu une discothèque. Je n’aime pas mon caillou. C’est un objet violent non identifié.

Je n’étais jamais agressive, avant la naissance du caillou. Je pique des crises maintenant. J’insulte des inconnus, dans le métro, dans la rue. Je crie. Les crises de colère arrivent sans raison, sans prévenir, à tout moment. Alors je deviens Madame Hyde, et je casse tout autour de moi. Mes amis ne me reconnaissent plus et ne veulent plus me voir. Je peux les comprendre. Mais je ne comprends pas le caillou.

Il y a sûrement un lien avec la mésaventure que je m’apprête à vous raconter. Une nuit je revenais d’un bar avec mon ami Mathieu. Nous marchions dans la ruelle, lui pour s’en aller à la maison, moi pour prendre le bus de nuit. À un moment il est allé dans un coin obscur pour pisser. Moi j’attendais qu’il ait fini, je trouvais ça long. Il y a eu un coup de vent chaud, un flash de lumière orangée, puis un homme immense est apparu, comme ça, de nulle part. L’homme le plus grand que je n’avais jamais vu. Il devait bien mesurer trois mètres et demi. Je me suis dit que c’était à cause de la nuit qu’il paraissait si grand. C’était sans doute une illusion d’optique. Mais il avait aussi la peau grise, vraiment très grise, et recouverte d’une sorte d’acné bizarre…

Je recule de deux ou trois pas devant le géant qui ne bouge pas et ne dit rien. Je m’approche du coin où Mathieu se soulage. J’ai très peur.

-Mathieu? dit alors l’homme. (Il porte des verres fumés opaques, mais je sais que c’est moi qu’il regarde.)

-Vous cherchez Mathieu? Il… il n’est pas ici.

-Vous êtes Mathieu.

Je suis stupéfaite qu’on me prenne pour Mathieu. Je ne suis même pas un homme.

-Moi? Euh… moi je suis Marie.

-C’est ce que je disais. Mathieu.

-Non, non, c’est un malentendu, moi je suis Marie. Ma-Rie.

-Un malentendant? Vous croyez que j’entends mal?

-Non non, mais vous voyez peut-être pas très clair, je ne suis pas Mathieu.

-Ne me racontez pas de mensonges, Mathieu.

-Puisque je vous dis que…

-Vous devez venir avec moi, Mathieu. Vous avez été choisi.

-Quoi? Mais non, puisque je vous…

Je n’ai pas eu le temps de finir. Il y a eu un autre flash de lumière orangée, un autre coup de vent chaud qui a tourbillonné autour de moi, et j’ai hurlé « Mathieu!!! » et j’ai vu du blanc, que du blanc. Après, je ne me souviens de rien. Je suis revenue à moi une fraction de seconde plus tard, dans la ruelle.

-Mathieu!!! Mathieu!!!

-Qu’est-ce que t’as à hurler comme ça? m’a alors dit Mathieu en rezippant son pantalon. Arrête, tu vas réveiller tout l’monde!

-T’as vu l’homme? Le grand homme gris avec de l’acné bizarre?

-Hein? Qui ça?

-T’as rien vu, rien entendu?? Il te cherchait… Il m’a pris pour toi!

-T’as trop bu, Marie…

*

Me voilà à l’hôpital, maintenant. J’ai perdu conscience sur le trottoir après une crise d’hystérie particulièrement violente. Un accès de colère dirigé contre qui? Je ne peux m’en souvenir. J’espère que je n’ai blessé personne.

-Nous vous avons examinée, mademoiselle… Vous avez un caillot de sang dans le cerveau.

-Un caillou?

-Oui, un caillot…

-Je le savais…

-Nous allons tenter de vous opérer, mais vos chances de survivre sont minces… D’ailleurs, c’est un mystère si vous êtes toujours vivante. Ce caillot aurait dû vous tuer en quelques minutes…

Merci pour la franchise, docteur.

Mathieu est venu me voir à l’hôpital. Quand je l’ai regardé, j’ai vu un caillou dans sa tête. Un caillou bleu. Il avait l’air si triste, si accablé… Je ne l’avais jamais vu dépressif… En temps normal, il m’aurait fait rire, il m’aurait dit que j’allais sortir demain, en pleine forme! Comme avant…

Ils ont dû le prendre lui aussi, mais je ne sais pas comment. Peut-être ont-ils réalisé leur erreur et sont revenus pour lui? En fait je ne sais plus quoi penser! Où suis-je? À l’asile sur Terre, ou dans leurs laboratoires aux confins de l’Univers? Suis-je folle? Pourquoi les cailloux, pourquoi nous? Je suis sur la table d’opération et le chirurgien me triture le cerveau. Quand il touche au caillou avec son scalpel, une grande explosion rouge survient. Après, il n’y a plus rien. Suis-je morte? Le monde entier est-il mort avec moi? Était-ce un transmetteur ou une bombe? J’ai trop de questions et aucune réponse… Triste situation.

J’ai été kidnappée par l’extra-terrestre reptilien le plus bête de sa colonie. J’en ai de la chance.

Conversation

– T’as fait quoi???

– Ben… C’est pas ça que tu voulais?

– Je sais pas sur quelle planète que tu vis pour penser que je voulais que tu fasses ça!!

– Ben là, hier tu me disais : « j’aimerais  ça que quelqu’un lui dise…. » faque je lui ai dit…

– Hier j’avais une bouteille de vin dans le corps pis je disais ben des affaires, jamais pensé que tu irais lui dire ça.

– Ben… moi j’ai pensé que c’était ça que tu voulais.

– Fuck, de quoi j’vas avoir l’air maintenant?

– Tsé ça va peut-être pas être si pire…

– Franchement, tu t’entends-tu?? À sa place tu penserais quoi?

– Ben….

– Aweye dis-le!

– Ben… je penserais surement que la fille c’était pas vraiment un éclair.

– Voilà!! c’est exactement ce que je disais…Pis en passant on dit une lumière, la fille c’est pas vraiment une lumière… un éclair, ca veut rien dire.

– J’m’excuse, c’pas ça que je voulais, je pensais vraiment que c’est ce que tu voulais…. C’est juste un malentendu…

– Ouain, anyway, y’a pu grand-chose qu’on peut faire hein!