La guerre de paons

Louis venait d’arriver à l’entrepôt et il était un peu stressé. Ce matin-là, il devait partir sur la route avec un gars qui excellait depuis longtemps dans le vol de blondes. En vrai Don Juan, Jean avait conquis le coeur de chacune de ses conquêtes pendant qu’elles partageaient le lit de leur chéri. La plupart de ses collègues jalousaient son audace, mais aucun n’aurait osé le lui avouer. Certains rêvaient pourtant, la nuit, qu’ils se mettaient comme lui à courtiser ces belles femmes en couple qu’ils connaissaient et sur lesquelles ils fantasmaient en secret. Mais y’en avait qu’un comme lui, admiré silencieusement, et détesté fraternellement.

Par respect pour leur honneur et pour leur blonde, ses collègues gardaient comme des chiens soumis leurs queues bien basses entre leurs jambes. Ils étaient tous en couple, alors ils le tenaient à l’oeil. Aucun vol n’avait encore été perpétré au bureau, mais pas question de se faire jouer dans le dos, pas question de perdre leur honneur, et surtout, surtout – pas question de se faire voler leur blonde.

Après quelques salutations banales donnant suite à une discussion plutôt accommodante sur la météo, les deux hommes montèrent à bord du semi-remorque, filèrent en silence sur deux cents kilomètres, débarquèrent chacun de leur côtés et se retrouvèrent derrière le camion afin d’ouvrir la porte. Louis s’agrippa à la poignée de fer et monta dans la benne, comme si de rien n’était.

– Hey Jean, lança-t-il en poussant une caisse de tout son poids, ça me prendrait une guerre de paons.

Jean souleva un sourcil et regarda Louis d’un oeil circonspect.

– Ah oui?  Qu’est-ce que t’entends par là, Louis?

Louis réfléchit deux secondes puis avala sa salive tout croche quand il réalisa l’ampleur du message caché dans son lapsus. Mais qu’est-ce qu’il disait là?

– Une paire de gants, j’veux dire. ‘Sont dans l’coffre. En avant.

Jean leva le menton et hocha la tête très lentement tout en plantant son regard dans celui de Louis, comme pour le défier. Il revint un instant plus tard, deux paires de gants à la main. Il en lança une paire à Louis, enfila la sienne puis fit cogner son poing dans la paume de son autre main.

– Bon, ok mon Louis! On s’la fait notre petite guerre de paons maintenant qu’on a nos paires de gants?

Louis sentait le rouge lui monter aux joues.  Jean s’entraînait depuis des années à la boxe.  Il ne savait comment réagir, se demandant si Jean était sérieux ou pas.

– Ben voyons, prends pas ça de même! C’est pour rire! Je touche pas aux gars de la job, voyons, fit Jean avec un clin d’oeil.

Louis eut un petit sourire crispé.

– Les gars de la job, non, mais les filles des gars – ça par exemple – on s’gêne pas, hein… laissa-t-il échapper dans un souffle, chuchotant les derniers mots.

– Coudonc, Louis, qu’est-ce que tu veux insinuer? Si t’as peur que j’me tape ta blonde, inquiète-toi pas!  J’y toucherai plus jamais, promis.

– QUOI!? TU Y AS DÉJÀ TOUCHÉ, MON SALE!!!

– Woh, woh, woooooooh, on se calme les moteurs à matin! Ça fait douze ans de d’ça. T’étais même pas dans le décor, elle sortait avec Pierre dans c’temps là.

La fumée sortait des oreilles de Louis, on aurait dit un feu de forêt en pleine sécheresse. Il enfila ses gants en inspirant lentement par le nez et en gardant les yeux baissés.

– Envoye, aide-moi à débarquer ça, dit-il à Jean. J’veux pas savoir ce qu’y vaut mieux que j’sache pas.

– A doit s’être beaucoup améliorée, la Caroline, en douze ans, j’imagine…

Louis fusilla Jean du regard.

– Penses-y même pas, Jean. Est pas toujours bonne mais moi je l’aime et pis j’y tiens.

Jean éclata de rire.

– Correct, le grand. On va pas se grimper dans le poil des bijoux de famille pour ça…

Louis regarda Jean, incrédule. Ce dernier lui fit un clin d’oeil qu’il ponctua d’une grimace.

Les deux hommes déchargèrent leur cargaison sans ajouter mot et revinrent à Montréal dans un silence digne d’une église.

Jean, en effet, ne toucha plus jamais à la blonde de Louis, ni à celle d’aucun autre d’ailleurs. Le soir-même, bête accident, il se faisait rentrer dedans par un chariot-élévateur conduit par un apprenti pourtant fort sympathique; une partie de sa moelle épinière fût sectionnée et le bas de son corps resta paralysé jusqu’à sa mort cinquante ans plus tard.  Il en avait tout de même bien profité, pour le temps que ça avait duré.

Là-haut, Dieu/Yahvé/Krishna/Bouddha/Etcetera virent que cela était juste et bon. Le karma de Jean allait balancer ses comptes au cours de la présente vie, et Louis pouvait maintenant dormir la tête tranquille, ainsi que tous les autres gars qui, comme lui, tenaient beaucoup à leur blonde.

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