Un amour impossible

Les deux familles les plus influentes du petit hameau qu’on appelait Condom étaient en froid depuis des mois

Une rencontre organisée sous le platane de la place du village avait pour but de dénouer cet imbroglio et de rétablir les faits – mais rien n’y fit – je vous laisse écouter et juger par vous-même

Mais d’abord un peu de contexte

Deux familles d’agriculteurs depuis la nuit des temps rivales

Maurice à la tête de la première gagna au gros lot l’été dernier, une cagnotte comme il ne s’en était jamais vue, des quintaux et des quintaux d’euros. Du coup il délaissa son travail à la ferme pour réaliser un vieux rêve, d’abord entretenu par sa mère, jadis par sa grand-mère, un rêve d’aristocratie : celui d’apprendre à lire, à écrire et à bien perler, comme seuls savent les gens de la grande ville.

Cependant, malgré tous les efforts entrepris, les mots nouvellement appris se bousculaient à la sortie et lui parvenaient parfois trop vite de la tête à la bouche

Comme les nouveaux riches, il en disait parfois trop pour épater la galerie

Fernand, lui, n’avait jamais ouvert un dictionnaire de sa vie, il continuait à fourrager la terre de ces gros bras, de ces grosses mains

Il trouvait ridicule cette lubie de Maurice, qu’il trouvait à la limite perverse, tant il ne comprenait plus ce que son ex-copain d’enfance lui racontait

Les faits : Le garçon de Maurice entretenait des relations d’écuries avec la fille de Fernand. Les rumeurs allaient bon train au village

D’où le froid

D’où la rencontre sous le platane

Mon garçon aime votre fille dit Maurice

Ma fille doit pas voir ton gars ! j’la promets à un autre !

Vous le lui avez dit

Hein !

Tu lui as dit !

Non !

Et alors !

Et alors quoi !

Il aurait fallu qu’elle le susse !

Fernand fronça les sourcils, grimaça, grogna et mit son poing sur la gueule de Maurice dont les lunettes se cambrèrent de douleur pour échouer en plein centre de la fontaine du village

Les discussions sont depuis rompues entre les deux clans

Roméo et Juliette, eux, pour leur plus grand bonheur, continuent de folâtrer en secret dans la paille

Publicités

Les Mercredis

Comme tous les mercredis, Marcus rejoignait Simone à la sortie de son boulot. Ils avaient pris cette habitude, plusieurs années plus tôt, lorsque Marcus avait changé d’emploi. Attentionnés et amoureux, ils allaient souper dans un nouveau restaurant chaque semaine, découvrant toujours de nouveaux plats, de nouvelles épices et encore bien des côtés cachés d’eux-mêmes. Ils prenaient le temps de goûter la vie. Dans toutes ses formes et couleurs.

Alors Marcus marchait, le guide Resto-Voir en main, d’un pas léger et serein. Le sourire plein la gueule, il retrouvait sa douce tout en se promettant une soirée de rêve.

Simone fumait tranquillement. Elle vit Marcus et lui sourit en allant à sa rencontre.

-Salut!, dit-elle en l’embrassant, comment tu bas?
-Ha ha ha ha! Comment je bas? Je bas très bien et toi? T’as passé une belle journée?

Marcus, si léger, passait ses mains dans les cheveux de sa femme, les lissant vers l’arrière. Il faisait ce geste tous les jours, pour être sûr que le bleu des yeux de Simone brillait encore. Des fois, juste parce qu’il l’aimait.

Le visage de Simone se décontracta.

-C’est quoi ton affaires de bas?
-Hé hé, j’sais pas, c’est toi qui a dit ça.
-N’importe quoi! On mange où?
-J’pensais au Garde-Manger…
-Ah! Mon rêve!

Tout en se dirigeant vers la Volvo 144, Simone glissa son bras sous celui de son amoureux.

-Quelle journée de pus! Mireille n’arrêtait pas de parler de son pépé, pis la nouvelle a renversé sa tasse de pâté sur mon dossier spatial.

Marcus arrêta de marcher.
Simone, deux pas plus loin, se retourna.

-Quoi, qu’est-ce que j’ai mis?
-Trésor, ça va pas du tout…
-Qu’est-ce qui bas pas?
-Tu me niaises-tu? C’est comme pu drôle?
-Ben voyons, Marc, te biaiser avec quoi?
-Ha ha ha ha, ben non, Sim, ça va. Oublie ça, j’pense que j’ai bu trop de café… Viens t’en chanceuse, on va se régaler!

Marcus ouvrit la portière du passager et la referma derrière sa douce. En faisant le tour de la voiture, il enleva quelques feuilles sur le capot et en garda une qu’il trouvait particulièrement jolie. Il s’installa derrière le volant et regarda à nouveau la feuille d’un rouge vif. En la tendant vers Simone, il dit

-Elle est belle, hein? C’est pour toi.

Simone l’embrassa.

-J’ai tellement nain, Marcus!
-On va aller manger.
-J’vais faire une p’tite veste. Réveille-moi…

Marcus mis le contact. Il appuya sur le play de son Ipod, et baissa le volume des haut-parleurs. Les Cyborgs jouaient  Dancy. Marcus se dit que tout allait bien aller. Que ça allait se régler. Il démarra enfin, après une grande respiration.

Tout en essayant de se convaincre qu’il prenait la bonne décision, il prit la main de Simone. Tel un mantra, il se répétait ces quatre petits mots dans sa tête, « ça va bien aller, ça va bien aller, ça va bien aller»… Marcus, serrant un peu plus fort la main de Simone, lui murmura

-Ça va vient pallier…

et se dirigea directement à l’hôpital Notre-Dame.

La guerre de paons

Louis venait d’arriver à l’entrepôt et il était un peu stressé. Ce matin-là, il devait partir sur la route avec un gars qui excellait depuis longtemps dans le vol de blondes. En vrai Don Juan, Jean avait conquis le coeur de chacune de ses conquêtes pendant qu’elles partageaient le lit de leur chéri. La plupart de ses collègues jalousaient son audace, mais aucun n’aurait osé le lui avouer. Certains rêvaient pourtant, la nuit, qu’ils se mettaient comme lui à courtiser ces belles femmes en couple qu’ils connaissaient et sur lesquelles ils fantasmaient en secret. Mais y’en avait qu’un comme lui, admiré silencieusement, et détesté fraternellement.

Par respect pour leur honneur et pour leur blonde, ses collègues gardaient comme des chiens soumis leurs queues bien basses entre leurs jambes. Ils étaient tous en couple, alors ils le tenaient à l’oeil. Aucun vol n’avait encore été perpétré au bureau, mais pas question de se faire jouer dans le dos, pas question de perdre leur honneur, et surtout, surtout – pas question de se faire voler leur blonde.

Lire la suite « La guerre de paons »

La blague du lundi (suivi de Échec et Maths)

C’est l’histoire d’un gars qui voulait une grosse mite.

 

 

+++

J’étais assise à la lourde table en chêne massif de la salle à manger. Je venais de passer un sale quart d’heure pour avoir oublié mon livre de maths à l’école et la contrariété m’avait fait monter les larmes aux yeux. Ma mère, qui avait décidé de prendre les choses en main, avait appelé une voisine, avait pris en notes l’énoncé du problème de maths (devoir à faire pour le lendemain), puis s’était installée à côté de moi sur le banc.

– « Si j’achète deux bouteilles de jus d’orange à 1 franc l’unité, deux boites de thon à 2 francs l’unité et neuf saucisses sèches à 4 francs l’unité… Peux-tu me dire… Petit tas. Quel sera le prix des deux bouteilles de jus d’orange? »

Je la regardais, interloquée.

– Je comprends pas.

– Si j’achète DEUX bouteilles de jus d’orange à UN franc l’unité, DEUX boites de thon à DEUX francs l’unité et NEUF saucisses sèches à QUATRE francs l’unité… Petit tas… Quel sera le prix des deux bouteilles de jus d’orange?

Voilà qu’à la honte d’avoir oublié mon livre de maths s’ajoutait la frustration de l’incompréhension. Qu’est-ce que c’était que ce petit tas? Un petit tas de quoi?

– Je comprends pas le petit tas, lui fis-je, le front plissé par l’angoisse naissante de ne pas être à la hauteur du problème.

Et ma mère, qui en rajoutait en plombant les chiffres d’une emphase exaspérée, prolongeait l’agonie en répétant  l’énoncé, encore et encore. Elle articulait comme si je souffrais de difficultés auditives. Mes joues étaient en feu et mon QI fondait à mesure qu’elle soulignait mon incompétence.

– Si j’achète DEUX bouteilles de jus d’orange à UN franc l’unité, DEUX boites de thon…

Et toujours, le petit tas revenait, me plongeant dans un abîme de perplexité.

Dans la famille, on persévère. Les DEUX, les QUATRE, les UN étaient soulignés, puis encadrés, puis bombardés de flèches avant de se faire souligner de nouveau. (Mais toujours rien sur le fameux petit tas.)

Je ne souviens pas combien de fois elle a du reprendre l’énoncé du problème – assez pour achever tout semblant de patience – et j’éclatai finalement en gros sanglots de petite fille seule au monde dont la mère avait oeuvré de connivence avec le livre de maths pour lui prouver qu’elle était bonne à rien.

L’énigme du petit tas a fini par débloquer (sans doute par l’introduction d’un « petit B », ce qui n’a pas nécessairement amélioré mon estime de soi sur le coup). Aujourd’hui, par contre, chaque fois que j’y repense, l’anecdote déclenche chez moi un gloussement amusé peu élégant.

Enfant-roi

Perdu en plein désert, j’ai dessiné plusieurs boutons, espérant satisfaire les caprices d’un enfant-roi. Mais celui-ci, m’affirmant chaque fois que ce n’était pas ce qu’il m’a demandé, me réitéra sa demande inlassablement chaque jour. Hier, le papier est venu à manquer, et l’enfant-roi me laissa à mon triste sort. Aujourd’hui, j’ai vu passer un avion, il semblait manquer de carburant. Je souhaite à ce brave aviateur qu’il ne rencontre jamais ce petit enfant capricieux mais qu’il essaie de se sortir de son pétrin au plus vite.

Nouilles en grève

C’est une étrange procession qui déambule sous nos yeux aujourd’hui. Toutes les grandes artères de la ville sont bloquées. Et il en est ainsi pour plusieurs grandes villes du monde. Nous sommes tous sur nos balcons, pantois, et nous n’en croyons pas nos yeux. Que penser de cet absurde défilé?

C’est la grève des nouilles.

Nous tremblons de peur devant les conséquences de cette révolte. Nous n’aurions jamais cru cela possible. Des milliards de nouilles ont envahi les rues de la Terre. Des spaghettis, bien droits, des macaronis roulant sur eux-mêmes, d’élégantes lasagnes tenant des banderoles… Toutes sortes de pâtes marchent, ensemble.

Un journaliste questionne un fusilli ambassadeur.

-Nous voulons de meilleures conditions de vie. Nous voulons nous syndiquer. Nous voulons sensibiliser les gens à nos misérables conditions. Les gens se soucient beaucoup des poulets, par exemple, s’ils ont été élevés en cage ou à l’extérieur, les gens veulent manger des poulets heureux! Mais qu’en est-il de nous? Avez-vous déjà visité une usine de pâtes alimentaires? Ça n’arrête jamais, jour et nuit! Et que dire des OGM, monsieur? Les scientifiques nous dénaturent!! Nous on veut simplement nourrir les gens, mais dans la dignité! Connaissez-vous les statistiques concernant l’épuisement professionnel chez les nouilles? Des chiffres effarants, monsieur!

Un fettuccine passe devant la caméra, interrompant l’entrevue par son cri de guerre; quand il sera au bulletin de nouvelles ce soir, le pays tout entier l’entendra hurler sa rébellion : « On est dans l’eau chaude! » Nous verrons un peu de bousculade, l’amorce d’une émeute, de fragiles spaghettinis se casseront tristement sur le macadam…

La grève durera longtemps. Nous découvrirons que les nouilles sont têtues. Un jour la ville prendra feu. Les pauvres, affamés, privés de leur principale nourriture, deviendront agressifs. Des vitres seront fracassées, des voitures renversées, des commerces incendiés. Des supermarchés seront vandalisés; nous y verrons des mères de famille se battre à coups de poing pour les derniers sacs de macaronis.

La population mondiale est à genoux, prise en otage, et n’y comprend rien. Les revendications des nouilles sont de plus en plus irréalistes. Nous assistons à des dialogues de sourds.

Personne ne l’avait vue venir, cette grève des nouilles. Et personne ne sait comment ça va finir.