Mathilde

Je crois que de toutes les fêtes, c’est celle que je préfère. Les gens costumés, cette ambiance noire et macabre, la nuit. C’est le seul soir de l’année où personne ne sait qui je suis. Le seul soir où enfin, je peux être moi. Seulement, cette année, tous les voisins croient que je suis en vacances depuis deux semaines, sous le soleil trop chaud de la Martinique, et que c’est mon frère qui est ici, pour le chien et les plantes.

Je n’aurais jamais cru pouvoir tout organiser ça de nuit, à la brunante. Depuis deux semaines, dans le noir du soir, j’installe et construis. Et eux qui pensent que ce soir, c’est mon frère qui se terre dans ce déguisement terrifiant. Que c’est lui, même si personne ne l’a croisé depuis qu’il « garde la maison », qui distribuera les bonbons et qui a bâti cette installation.

J’ai enfilé sur mon grand corps d’homme gentil et d’apparence bonasse un costume trouvé au Jean-Coutu. Je ne mise pas sur l’originalité, bien au contraire. Voilà qu’il est beaucoup plus facile pour moi de profiter de la soirée déguisé comme d’autres. Juché dans un arbre, plongé dans un masque de tueur connu, je peux apercevoir ce qui se passe dans la rue. Eux, par contre, ne peuvent me voir. Je suis dans le noir, et de loin, on ne voit rien.

Le quartier regorge de grosses baraques, toutes mieux décorées les unes que les autres. C’est comme ça ici : tout le monde se connait. Les adultes restent à la maison pendant que les enfants courent et cognent aux portes. Rues désertées de voitures. Lampadaires éteints par la Ville pour l’occasion. Certains se cachent sous les feuilles pour faire frémir ces jeunes qui avancent à tâtons. D’autres jouent des rôles effrayants, dans une mise en scène répétée plusieurs fois. Pour ma part, ça commence à la porte de ma cour. Tout d’abord un enregistrement qui dit « Suivant… » sur un ton assez glauque merci donne le signal. Un chemin de foin guide les zombies, les fées, les batmans jusqu’à elle.
Dans la cour de ma maison, j’ai construit un circuit.
En entrant, les bambins doivent se faufiler entre les arbres plein de toiles d’araignées.  Ensuite, ils doivent se pencher et traverser un tunnel rempli d’objets qui peuvent faire peur une fois dans le noir total, quand tu ignores ce que c’est : des bandes collantes pour les mouches déroulent du plafond bas de mon tunnel; des brosses à cheveux, des laines d’acier et certaines substances glissantes gisent sur le sol. Le tout plongé dans une musique d’horreur, une vieille cassette vintage de cris, de bruits de bois, de chant d’hibou, de mort…  J’ai installé une paroi à la fin du circuit, une paroi mouvante, qui me permet de dicter la fin du parcours. À mon goût. Ou au goût sucré de l’enfant costumé… Et je suis là, perché sur mon arbre avec mon baril de friandises, tenant fermement la corde qui détermine l’aboutissement de la soirée.

Les enfants commencent à approcher. Les petits Marceau seront les premiers. Je vois le plus vieux se pencher pour éviter les toiles d’araignées à l’entrée pendant que son frère attend son tour. Je tends la main vers la gauche et j’attrape le chronomètre que je mets en marche. Je lance un sac de bonbons au sol. Au bout de six minutes, je vois une petite tête apparaître.

-MALADE!!! , dit-il, en ramassant le sac dans la terre.

Je reste muet pendant qu’il sort de la cour, sans même prendre le temps de regarder dans l’arbre. Ça me semble bien comme plan, finalement! Je l’entends crier :

-Eille, les gars! C’est trop hot son parcours au frère du vieux! C’est malade! Allez-y!

Quelques jeunes adolescents ont entendu la musique et accourent. J’ai quarante-six sacs de bonbons, six minutes entre chaque participant. Un plan.

Tiens, le petit Jérémie qui déambule en ninja, approche… Sept ans peut-être, le petit Jérémie? Et la petite Cindy, en abeille, qui le suit de près. Je me laisserais bien butiner… Je dois sérieusement commencer à penser à qui. Lequel de tous ces petits monstres vais-je choisir?

Oh, je viens d’apercevoir Mathilde. Elle doit avoir huit ans, c’est la deuxième voisine vers la droite. Elle se pavane dans une petite robe de poupée, la sucette à la main… Si tu voyais les jambes après ça, c’est épeurant! Ça y est, mon choix est fait, ce sera elle!

Je la vois se mettre en file. Décidément, mon circuit aura fait fureur. Je lance un sac au sol pour Cindy qui sort, le visage complètement affolé, juste heureuse de quitter le tunnel. Elle se relève et court vers la rue, sans même ramasser les bonbons.

Ça y est. J’appuie sur le bouton. Mathilde entend que c’est son tour et entre dans ma danse.  C’est à ce moment-là aussi que je tire sur la corde et change la fin de mon parcours. J’ai six minutes pour exécuter mon plan : descendre de l’arbre et l’attendre dans le cabanon… Prêts sont les tie-wraps et l’injection de tranquillisant. Je l’attache et je remonte dans l’arbre, rechange la fin du parcours. Et je distribue le reste des bonbons jusqu’à épuisement des sacs. Ça me semble simple, rapide et gagnant comme plan. Il ne doit pas en rester beaucoup, de sacs. Peut-être douze ou treize… Peut-être devrais-je en gardé un pour Mathilde, parce que je crois que sa soirée s’achève ici. Oui, un pour Mathilde. Parce que quand j’y pense, ça signifie un enfant de moins dans le circuit, donc moins longtemps dans l’arbre, donc plus vite à me sucrer le bec. Oui, bon plan.

Je suis descendu de mon arbre et je t’attends…
Petit corps fragile au goût de miel pur.
Mathilde.
Ma friandise.
Ma sucrerie.
Allez, viens voir Papi…

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