Le monstre en dedans

31 octobre 2012 – Bonsoir cher journal. C’est l’Halloween ce soir. Un dur moment à passer. Comme à chaque année. Ici pourtant rien ne change, ça ressemble à une soirée bien ordinaire pour moi: assis dans mon fauteuil, avec la TV en sourdine. Mais c’est juste un peu plus difficile que d’habitude. Mon regard est constamment attiré à la fenêtre. Ils sont partout dans la rue. Les enfants. Ils sont joyeux et bruyants dans leurs petits costumes… avec leurs petits manteaux par-dessus, si émouvants… Dur de ne pas regarder mais je dois être fort. Je dois résister de toute mon âme.

Je n’ai pas de bonbons. Je n’ai installé aucune décoration devant chez moi. J’ai éteint toutes les lumières. J’ai tout fait pour ne pas les attirer. Maintenant je prie pour qu’aucun n’ait la bizarre idée de frapper à ma porte.

Moi, je suis un monstre à l’année longue. Mais jusqu’à maintenant, personne ne le sait. En dehors, je ne suis même pas si laid. Je peux le voir, le sentir dans le regard des femmes, même si ça me laisse plutôt de glace. Non, c’est en dedans que ça se passe. C’est un insecte horrible et obsédé qui me grignote les intestins et le cœur, et tous les organes que je possède, et qui me rend malade. En dedans, je suis du poison.

Parce que les enfants, je les aime trop. Ce sont les plus beaux êtres de la Terre. Ils sont parfaits. Leur peau si lisse et délicate. Leur parfum de gâteau qui sort du four. Leur chaleur envoûtante. Et leurs yeux, mon Dieu, leurs yeux!! Innocents et purs comme du cristal. Je les aime tellement fort que j’en ai des convulsions. Ma main tremble en écartant sournoisement le rideau, et je transpire. Je dois résister de toute mon âme.

Mais j’aurais envie de le crier sur les toits : je ne suis pas méchant! Je ne leur veux aucun mal! Je ne suis même pas une brute! Je ne veux pas les démolir! Je n’ai aucune espèce de pulsion sexuelle perverse! Je veux juste leur donner de l’affection, c’est tout. Des caresses gentilles, et très douces. Je me sens si bien en leur compagnie car ils ne jugent pas.

J’ai peine à me convaincre que je les fais souffrir. C’est seulement quand ils se confient aux adultes, en toute innocence. Ce sont les adultes qui leur disent que c’est mal, mal, mal, ce que je leur ai fait! Alors les enfants les croient. Et ils grandissent, avec cette confusion comme une plaie ouverte dans leur âme. Une cicatrice qui ne guérit jamais. Ils doivent apprendre à vivre avec cette blessure qui saigne toujours. Comme la mienne.

C’est la toute-puissante société des adultes qui me dit que je suis mauvais. Mauvais!! Mais je ne suis pas méchant, je le jure! Peut-être suis-je simplement un enfant moi aussi, emprisonné dans un corps d’homme… Un grand petit garçon, avec un besoin infini d’amour. Un puits sans fonds dans mon cœur. Mais il paraît que mon amour, dans le passé, a bousillé des vies. Comment l’amour peut-il détruire? Je ne comprends pas. Mais puisque je me sens si horriblement coupable, il doit bien y avoir quelque chose qui n’est pas bien dans mon geste. Non, pas bien. Alors je résiste. De toute mon âme.

1er nov. 2012 – Hier soir un incident est venu interrompre la rédaction de mon journal. Un enfant est venu frapper à ma porte. Avec Maman-Poule derrière. Je n’ai pas répondu. Je n’ai fait aucun son. Je tremblais et je suais derrière le rideau, en proie à la panique. Allez-vous-en, il n’y a personne ici! Et ils sont partis, comme s’ils avaient entendu mon hurlement dans le silence… J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps meurtri avant de me coucher. Frustré de l’amour que j’ai besoin de donner, frustré de l’amour que je ne reçois jamais. J’ai encore fait des cauchemars. Ce matin je ne me sens pas très bien. J’ai résisté de toute mon âme, et je ne suis même pas satisfait. Un alcoolique serait fier de lui! Pas moi. Je ne serai jamais fier d’être un monstre.

Je vais appeler l’école primaire où je travaille comme concierge. Je suis trop malade aujourd’hui.

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3 réflexions sur “Le monstre en dedans

  1. Encore une fois très bien écrit, Valérie… tu rends ton personnage attachant dans sa fragilité et sa détermination à se contrôler – malgré la «monstruosité» des gestes qu’il dit avoir déjà commis. Le point de vue que tu as adopté démontre une analyse psychologique recherchée. Ça fait du sens, toute l’incompréhension, la souffrance, le rejet… Bref… bravo!

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