Noël Blanc

Toute ressemblance avec la réalité est un pur hasard…

Comme tous les 24 décembre, nous sommes réunis en famille à l’occasion du réveillon. Tout le monde est là : Mamie, Papi, ma tante Marie et son amoureuse Lydia, mon oncle Jean et ses enfants, ma mère, mes sœurs et moi. La maisonnée sent bon le ragoût de pattes, la dinde rôtie et les atocas maison. Un air connu et de circonstance s’immisce dans cette ambiance de fête et de bonheur. Malgré mes 16 ans, j’ai permission de boisson ce soir et je tombe dans le punch dès notre arrivée.

Ça parle fort dans le grand appartement de la rue Bernard et pendant que tout le monde se posent les mêmes questions qui reviennent chaque année (Pis, les études? As-tu un p’tit chum?) J’en profite pour m’éclipser. Je sors sur le balcon et retire un joint de mon paquet de clopes. Je l’allume et prends une longue bouffée que je garde prisonnière dans mes poumons. Je répète le procédé à quelques reprises en décompressant : je n’aime pas vraiment cette période de l’année…

En retournant à l’intérieur, je suis transportée par les odeurs : mon oncle Jean a vraiment le tour avec les ingrédients et j’aime toujours me gaver de ses plats. Ma sœur m’agrippe les jambes :

-Veux zouer avec toi!!
-Arrrg, décolle! C’pas l’moment. Va jouer avec les cousins… que je lui réponds en la repoussant, submergée par mes pensées et par les vapeurs du joint que je viens de fumer.

Je me dirige vers la cuisine pour rejoindre les adultes, le pas légèrement lourd. Les jeunes, au salon, dansent, sautent, jouent au toc et me saoulent. Je remplis mon verre de punch et propose d’aider. Jean a tout sous contrôle et n’a besoin de rien.

C’est vers 19h00 que la merde commence. Tout le monde est déjà un peu pompette, à l’exception de mes tantes lesbiennes qui font toujours trop attention à leur consommation. Même Mamie, qui n’en a pas l’habitude, commence à être éméchée. D’ailleurs, elle ouvre de peine et de misère une bouteille de blanc, chancelante.

Les quatre plus jeunes accourent dans la cuisine, tourbillonnant autour de nous comme des chauves-souris.
-On a faim! de crier mon cousin.
-Les kids, c’est Noël, on mangera pas avant minuit! de répondre mon oncle Jean, les deux mains affairées dans les boulettes de viande.
-Mais là! On a vraiment faim! renvoie ma sœur, larmoyante.
-Patience, patience… J’vais vous préparer un p’tit snack, dit finalement ma mère en fouillant dans le garde-manger.

Une heure et quelques sacs de croustilles plus tard, tout le monde jase tranquillement de tout de rien quand les enfants reviennent à l’attaque. On dirait bien qu’ils ont fait un caucus parce qu’ils prennent place autour de la table et agrippent tous leurs couteaux et fourchettes.

Dans un geste mécanique de fanfare, à l’unisson, ils frappent sur la table à deux poings en scandant :
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM!

Je ne sais pas si c’est le punch ou le joint qui me monte à la tête, ou juste une sorte d’émerveillement devant ces enfants qui réclament à manger, mais tout ça me fait sourire. Je trouve ça beau et amusant. Du coup, je tire la chaise à côté de ma sœur essoufflée du slogan et j’attrape moi aussi la coutellerie. Voilà, je fais partie de la bande.
– ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM!

Je rajoute un peu de beat à la mélodie installée par les enfants en tapochant les verres et les bouteilles sur la table. Solo!

Tout le monde rigole. Malgré le tintamarre qui monte vers le ciel, l’atmosphère est encore joyeuse. Mamie, avec difficulté, s’assied et s’empare à son tour de ses ustensiles.
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM!

J’éclate de rire en voyant la vieille s’intégrer à l’orchestre, pendant que les enfants redoublent d’énergie. Ça doit faire un bon quinze minutes que ça dure. Quelque peu blasée, je me retire de table et décide d’allumer une cigarette sous l’œil désapprobateur de ma mère. Mes deux sœurs arrêtent net leur vacarme et me fixent, sidérées. Mes cousins, eux, n’en font pas un plat; ne remarquant rien, ils poursuivent la symphonie pendant que Mamie renchérit en ardeur.
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM! 

À peine cinq minutes plus tard, les cousins, fatigués, cessent de tapocher et regardent Mamie qui, elle, a l’air bien partie. Elle n’arrête pas la cacophonie.
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM!
Elle a les yeux ouverts, mais ne semble plus du tout présente. Comme hypnotisée, elle répète encore :
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM!
Regard fixant le vide. Ustensiles martelant la table.
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM! 
-Ok m’man, on a compris j’pense…
Ça, c’est ma mère. 

C’est le silence dans la maison à l’exception du rythme effréné de ma grand-mère. Tout le monde la regarde. Un léger malaise commence à s‘installer.
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM!
-Maman! Maman, tu m’entends??
Ça, c’est Jean, qui fait une drôle de face, délaissant les oignons sur la planche à découper.
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM!
-Ok ça fera, là M’man!
Ça c’est ma tante Marie, qui n’a plus vraiment l’air de rigoler.
-ON A FAIM! ON A FAIM! ON A FAIM!
Mamie ne réagit nullement aux apostrophes de sa famille. Il n’y a plus qu’elle dans la pièce, elle et son tintamarre.
-Madame Genest, je pense que votre famille essaie de vous dire que…

Au son de la voix de Lydia, Mamie s’arrête net et tourne la tête vers elle, lentement, ce qui me rappelle étrangement une scène de l’Exorcisme.
-Toi mon ostie de lesbienne, tu viendras pas m’dire quoi faire! Tu fais même pas partie de la famille, criss de charrue de boutch sale!

C’est à ce moment-là que la claque de Lydia part. Pour atterrir direct dans la face alcoolisée de ma grand-mère. Qui tombe de sa chaise. Qui se met à pleurer.
Papi la ramasse.
-Viens-t’en Germaine, on s’en va.

Pendant que Papi lui enfile doucement son manteau, Mamie se plaint qu’elle n’aurait pas pu avoir une fille comme les autres. Que fallait enfanter une maudite lesbienne… 

Dans la cuisine, Marie et Lydia s’engueulent:
-Criss t’as frappé ma mère.
-Elle m’a traitée de charrue sale!
-Calisse, c’est MA MÈRE! crie Marie. Elle attrape son manteau et sort en trombe avant même de l’avoir sur le dos.
-Marie, attends! supplie Lydia en la poursuivant.

21h12. Reste plus que nous et la petite famille de mon oncle Jean. On est tous assis devant le téléviseur, à regarder ciné-cadeau. Il n’y a qu’Astérix qui parle. Nous, on fait silence en avalant robotiquement un bol de ragoût pas assez mijoté, les yeux rivés sur l’écran.
-Criss de beau Noël, dit Jean, en avalant une bouchée qui semble lui coincer dans la gorge.
-Criss de belle famille, que je rétorque en callant, d’un trait, un nouveau verre de blanc.

Une réflexion sur “Noël Blanc

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