Un Noël de Rêve

Elle avait mis une jolie robe de velours à carreaux. Elle avait de beaux cheveux gris soyeux, coiffés en petit chignon sur le sommet de sa tête. Les rides, coquines, modelaient doucement les traits de son visage. À chaque sourire, les cœurs étaient inondés de tendresse. Elle s’appelait Jean. La mamie de rêve.

Elle venait de faire une entrée triomphale dans la salle à manger, transportant l’énorme dinde sur une assiette d’argent. On l’applaudissait. Son mari se leva et bénit la famille, et le somptueux repas qu’ils s’apprêtaient à prendre. Il était plutôt grand, le dos un peu recourbé, avec une mèche rebelle de cheveux blancs qui lui barrait continuellement le front. Il semblait gêné par l’attention silencieuse qu’on lui accordait, mais gardait cet air digne et honorable de patriarche. Un de ses petits-fils, manifestant ouvertement son impatience, l’attendrit. Il lui ébouriffa les cheveux, trancha la dinde reluisante, servit tout le monde puis se rassit. Il s’appelait Doug. Le grand-papa de rêve.

On mangeait avec appétit tout autour de la table. Les rires sonnaient comme des chansons cristallines. La mamie enveloppait la scène d’un regard amoureux. Elle était si fière de sa belle grosse famille heureuse. La famille de rêve.

Par la fenêtre on voyait la neige tomber. Les flocons, larges comme des mains d’homme, scintillaient dans la sainte nuit. Devant la maison illuminée, le grand sapin, dont les branches ployaient déjà sous le poids de la neige, était de bas en haut orné d’ampoules multicolores. Les flocons, tour à tour, prenaient des teintes mauves, vertes, rouges, bleues, jaunes… Aucune brise ne troublait la fumée qui s’échappait de la cheminée. La nuit de rêve, dans la maison de rêve.

Dans le salon, le feu ronflait dans l’âtre. On y avait suspendu des chaussettes rouges remplies à craquer. Quelqu’un avait mis un disque, avec une chorale chantant à pleins poumons la naissance du divin enfant. Le temps était venu de dépouiller le sapin de ses innombrables cadeaux, et les petits-enfants, blonds et surexcités, s’étaient précipités dans la pièce. Ils attendaient ce moment depuis une éternité. Les parents, assis sur le sofa, les grondaient en riant, une coupe de vin à la main. À ce moment-là, le fils aîné de la famille, qui avait le ventre idéal pour ce rôle, apparut dans son costume rouge et sa fausse barbe. Il riait bruyamment, ho ho ho, et les enfants sautillaient autour de lui.

Un Noël de rêve.

C’est à cet instant que je décidai que j’en avais assez vu. Je pris la télécommande et éteignis la télé en sacrant. Était-ce la guimauve écoeurante de ce film pourri, ou la moitié de canne de bines refroidie sur la table qui me donnait mal au cœur, je ne saurais dire. Peut-être était-ce les généreuses rasades de whisky que je venais de m’envoyer derrière la cravate. Peut-être était-ce mon un et demi crasseux, ou mon chèque de BS qui semblait si loin dans le futur. Une semaine encore à survivre avec des cennes noires… Peut-être était-ce le souvenir des Noëls du passé, avec le père saoul mort qui gueule, la mère apathique et cernée, le frère absent parce qu’il est en prison, l’autre frère absent parce qu’il est à l’asile, et la petite sœur monoparentale, avec ses trois horribles marmots nés de trois pères différents… Peut-être était-ce la somme de tout ça qui me donnait envie de vomir. Mais il y avait des grosses chances que ce soit simplement le quarante onces de whisky à moitié vide.

Je me suis levé du divan troué en titubant. J’ai entrouvert le rideau. J’ai regardé en soupirant la neige qui tombait avec indifférence, j’ai avalé ma salive dans ma gorge desséchée pour aider à faire passer le moton, j’ai roté, puis j’ai couru à la salle de bains. J’ai dégueulé mes bines et mon whisky. La belle gaspille de Noël.

Le lendemain, je me suis réveillé après douze heures de coma. J’avais un mal de bloc effroyable, mais le sourire aux lèvres. La fête maudite était finie. J’étais content.

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