Un verre de génie


« Et pourtant, nous gaspillons nous-mêmes constamment notre temps.  La vie est ainsi faite de paradoxes : nous passons des heures à faire ce que nous n’aimons pas, puis nous prenons plaisir à faire des choses qui ne nous mènent à rien. »

Clothaire leva son verre d’absinthe en direction de Guérande et l’avala d’un trait. Il fit une légère grimace, poussa un rot et pris un morceau de tabac à chiquer.

« Tu vois, Guérande, quoi qu’en dise les bonnes gens, je ne suis pas un ivrogne – je ne perds pas mon temps, ici. L’absinthe éclaircit mes pensées, et mes pensées font avancer le monde. »

Guérande leva un sourcil. Elle essuyait des coupes à vin derrière le bar.

« Douterais-tu de moi, Guérande? Toi qui me vois ici réinventer le monde tous les soirs? Tu connais bien mes théories, mes secrets de philosophie, mes rêves pour l’humanité. »

Guérande jeta son torchon sur le comptoir.

« Écoute-moé ben, Clothaire. J’pu capable de t’entendre déblatérer tes maudites affaires! Tu viens ici chaque jour perdre ta salive à m’faire perdre le temps que j’pourrais passer à penser aux choses que j’devrais faire au lieu d’être icitte à curer des planchers pis à faire briller des verres. M’a te l’dire, moé, c’que j’pense de toé Clothaire… M’a te l’dire, moé!!! »

Clothaire venait de s’endormir sur le comptoir. Guérande, la bouche grande ouverte, le regardait d’un air choqué.

« Ah ben corne de boeuf. Pis après ça, ça ose dire que ça perd pas son temps.»

Guérande tourna le dos, agrippa furieusement une bouteille, se versa un verre d’absinthe et le leva en direction de Clothaire.

« Ben à ton excellence, mon Clothaire! Tu bas ton record de dix-huit minutes: ça c’est d’l’efficacité mon homme!»

Elle avala son verre d’un trait – sans grimacer, le rinça et l’essuya avec rage.

Le lendemain, Guérande ne vint pas travailler. À Clothaire qui lui demandait, le patron affirma tristement que la folie était montée à la tête de sa fille.  Elle remplissait depuis le matin de jolis petits pots de liège avec le sel du marais et elle disait vouloir les vendre à prix d’or au marché. « Elle en vendra pas un seul en deux cents ans, bougre d’idiote! Le sel: on n’a qu’à se pencher et à le ramasser! »

Clothaire commanda un verre d’absinthe. Dans ses yeux brillait de l’amusement. Il se tourna vers un homme assis à ses côtés, leva lentement son verre dans sa direction et avala le précieux liquide d’un trait.

« Cher monsieur, nous n’avons qu’une seule vie à vivre; aussi devrions-nous passer des heures à faire ce que nous aimons faire, et prendre plaisir à faire les choses désagréables qui nous feront avancer. »

L’homme se tourna vers Clothaire, intrigué.

Clothaire prit une bouchée de tabac à chiquer, se mit à mastiquer, commença à déblatérer…

Dix minutes plus tard, il dormait.

***

* La première phrase de ce texte est la deuxième phrase de la page 10 du livre 18 minutes écrit par Peter Bregman.

Peter-BREGMAN-18 minutes

2 réflexions sur “Un verre de génie

    1. Va falloir que tu m’expliques pourquoi je tiens de Gurande et pas de Clothaire. Hahahhaha 😉

      Voici les infos pour la semaine prochaine :

      thme: rnovation. contrainte: une histoire de minimum 400 mots mettant en vedette des enfants.

      demain!

      ________________________________

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