Le son de la fin

6 janvier 1993

Aujourd’hui, c’est fini. Aujourd’hui, je ne veux plus rien dire. Aujourd’hui, je ne PEUX plus rien dire. Aujourd’hui, mon pote Dizzy est mort.

Plus jamais je ne sentirai son souffle puissant faire vibrer mon cuivre, faire tourner les têtes, faire valser les chevilles.

J’ai la nostalgie de ces premiers moments d’extase où il m’a fait découvrir des sons que je croyais impossibles.

Et j’ai la chienne de ne plus être qu’un objet qu’on admire derrière une vitre, un trophée à la gueule de travers, la fierté d’un collectionneur.

 

Extrait du Journal de la trompette de Dizzy Gillespie, ed. EdiSon, 1999.

Soir de première

J’ai le tract. Ce soir c’est mon soir de première! j’espère que je serais à la hauteur. Contrairement à mes consœurs qui n’ont pas réussi à impressionner assez pour revenir à une deuxième représentation.

Mes cordes sont neuves, fraîchement installées et ajustées à la perfection. Je serais extrêmement sensible au moindre effleurement, chacune des notes qui sortira de moi sera parfaite.

Je me demandes bien par contre ce qui a pu arriver à celles qui ont jouées avant moi. Après être monté sur scène nous ne les revoyons jamais. Elle ne réintègre jamais leur stand, c’est quand même étrange.

Ça y est! c’est l’heure!

Depuis plus d’une heure je produit des sons divins! la foule en redemande! La finale approche!

Mais qu’est-ce qu’il fait ce mongole?? il me prends par le cou!! non! c’était le moment où je devais faire le solo!! Mais qu’est-ce qui se passe!! pourquoi il me brasse de cette façon?? Soudainement je comprends pourquoi nous ne revoyons jamais les guitares choisies pour le show, il va me fracasser sur le sol! Je vie mes dernières secondes et afin de ne pas être détruite sans avoir protesté, je laisse sortir une fausse note qui retentira dans tout l’aréna pour longtemps.

Mémoires d’une guitare de Pete Townshend.

Ma tendre épouse

Et quand tout cela était fait et que nous avions mangé tous deux, mon chien Esope rampait à sa place derrière l’âtre, tandis que j’allumais ma pipe, m’étendais pour un moment sur ma couchette et prêtais l’oreille à la rumeur diffuse de la forêt.

Depuis six mois, il en était ainsi. J’avais ma cabane dans la forêt. Je faisais pousser mes propres légumes. Je pêchais et je chassais. Je me lavais dans la rivière, nu comme au premier jour. Je me promenais dans la forêt avec mon chien, écoutant les feuilles, souriant aux insectes. J’avais appris à lire l’heure dans le vol des oiseaux. Je regardais la nuit dans les yeux, et je m’identifiais aux étoiles. Si nombreuses et pourtant si seules dans le ciel. Une paix vertigineuse s’emparait alors de tout mon être, et faisait exploser mes poumons.

Les deux ou trois premières semaines furent les plus difficiles, bien sûr. Par la suite, mon tourment s’est adouci. On s’habitue à tout. Pourquoi étais-je parti? Je voulais quitter ma vie d’avant. Je voulais laver mon corps et mon esprit empoisonnés. Je voulais purifier mon âme dans un bain de solitude. Je voulais passer des journées entières sans prononcer une parole. J’avais donc décidé de me couper du monde pour quelques temps, et de vivre en ermite, espérant que l’air frais de la forêt saurait me guérir de mes démons.

Car dans ma vie d’avant, j’ai frôlé la mort. Je m’étais marié avec la Bouteille, et ma tendre épouse m’a fait visiter les bas-fonds de l’enfer… Alors avant de me perdre à tout jamais, j’ai demandé le divorce. Elle a refusé. Je suis parti quand même. J’ai voulu être seul et j’ai souffert du sevrage. J’ai hurlé ma douleur dans la forêt et les loups m’ont répondu.

Je n’ai amené qu’une seule bouteille avec moi. Une jolie bouteille d’absinthe. Ça fait six mois que je la regarde. Elle est là dans toute sa splendeur érotique, debout sur la table, et elle me nargue. Ça fait six mois que je la déteste et que je la désire. Pourtant au départ, je l’ai amenée avec moi en me disant qu’elle serait merveilleuse à boire, qu’elle serait la cérémonie d’adieux parfaite. Mais chaque jour qui passait, je ne la buvais pas, par défi. Je remettais au lendemain les funérailles de mon alcoolisme.

Or me voici, six mois plus tard. Ma barbe est broussailleuse et mes yeux sont hagards. Je soupire et je prends la bouteille dans ma main. Mon chien dresse la tête. Soudain une vague de rage roule en moi comme un tsunami. Je crie, je crie, et mon chien crie avec moi, et je lance la bouteille de toutes mes forces contre le mur. Le bruit qu’elle fait en se brisant est beau. Je suis à bout de souffle, mais je réalise que je suis libéré. Je venais de vivre ma cérémonie d’adieux.

« Viens Esope. Il est temps de rentrer à la maison. »

Première phrase: extrait de « Pan », Knut Hamsun, page 10.

La fée verte??

« C’est trop sinistre pour être autre chose. » Il faut que ce soit une hallucination…

Depuis une semaine, je vois toujours du coin de l’œil des mouvements furtifs, comme si quelque chose venait de bouger, de disparaître derrière le cadre d’une porte, ou derrière un meuble. Au début, j’ai cru qu’un insecte ou un oiseau était entré dans la maison, mais je n’ai jamais trouvé l’intrus.

J’ai ensuite cru à un problème visuel, après un rendez-vous chez l’ophtalmologiste, cette idée a été abandonnée.

J’ai donc décidé d’ignorer le problème. Mais mon esprit inquisiteur n’a pas voulu abandonner ce problème. J’ai finalement mis le doigt sur l’origine de ces hallucinations après avoir fait l’analyse de mon agenda, depuis que j’ai commencé à voir ces manifestations.

Vendredi soir, j’ai rencontré un ami que je n’avais pas vu depuis très longtemps, il revenait d’un voyage en Europe de l’Est et il m’a initié à l’absinthe. Cette liqueur verte qui a, dit-on, des propriétés hallucinogènes. Nous avons passé une superbe soirée à se remémorer nos jeunesses disparues, je peux vous certifier que nous n’avons pas vue de fée verte ce soir là. Mais disons que nous n’étions pas en état de conduire à la fin de cette bouteille. Nous avons peut-être surconsommer, mais c’était exceptionnel, le genre de soirée dont on se rappel très longtemps.

C’est donc le lendemain, que j’ai commencé à voir ces mouvements. C’est ridicule, il est hors de question que ce que je vois sois la fée verte. J’ai dû tuer plusieurs neurones et c’est ce qui cause ces hallucinations. Autrement je me retrouve hanté par une entité qui, de toute évidence, m’observe et m’espionne. Qui n’a pas cru bon de me faire savoir qu’elle était là, ce qui ne peut que signifié rien de bon…. Il faut absolument que ce soit une hallucination, autrement c’est trop sinistre…

Source : Michael Marshall, « Les morts solitaires »,  éd. Michel Lafond  p.10.