L’Angliche

« Allez, mon beau Freddo, plus que deux jours à tenir. Tu peux faire ça pour moi, hein? »
La main qu’elle avait glissé sur son entrejambe à travers l’embrasure de la porte n’attend pas de réponse pour fermer ladite porte dans la face du beau Freddo. Les talons claquent dans la cage d’escalier. Fred rajuste ses jeans rendus inconfortables par un début d’érection. Il se retourne vers le salon et aperçoit George juste au moment où sa main s’extirpe de sous son ceinturon.

« Djorge! Owariouuu? »

– Twès bien, meh-ci.

George : grand, dégingandé, des lunettes carrées sur un nez busqué, des boucles en auréole rousse, la chemise rentrée dans son pantalon en corduroy. La caricature du Brit awkward. Mais qu’est-ce que Mélissa avait bien pu lui trouver, à celui-là ? Bon, d’accord, il y a 15 ans, Mélissa n’avait probablement pas les mêmes goûts, et puis, en tant que jeune fille au pair à l’étranger, tout devait lui sembler exotique.

– hin, hin. Exotique !

Et puis,  il avait sûrement pas la même tête à l’époque. Quoique… C’était facile d’imaginer le menton glabre et l’air inexpressif passer les années, immuables. Les lunettes dataient probablement de la même période, à en constater les regards d’envie qu’elles suscitaient chez les hipsters du Plateau.

– hin, hin. Hipster !

– Plait-il?

– C’est rien Djorge, c’est vos lunettes, elles me font rire.

Merde, déjà qu’il devait endurer la présence d’un ex à Mélissa CHEZ LUI, depuis hier il jouait les guides touristiques. Il avait fallu supporter 45 minutes de photoshoot d’écureuils au Carré Saint-Louis, se taper la file d’attente chez Schwartz sous la pluie et finalement déambuler à l’heure de pointe dans un dédale de tunnels malodorants et de fast-foods afin d’explorer la mythique « ville souterraine » – cette vieille arnaque du Guide Ulysse! En tout cas, sa petite miss allait le payer cher. Et en attendant, il allait pas se priver de s’amuser un peu aux dépends du Britannique.

George se faisait un point d’honneur à parler français depuis le début de son séjour (et Fred prend un malin plaisir à le « corriger »).  Force est de constater que, même si George maitrise assez bien la langue, non sans fierté, il tombe cependant encore dans le piège de certains « faux amis ». Aussi, la veille, après la classique grimpée du Mont Royal, l’Angliche avait exprimé le désir de « voir une reservation« . Fred avait compris que l’Anglais souhaitait en réalité visiter une réserve indienne. Ça l’exaspérait, ces Européens qui voulaient voir les autochtones comme on irait au zoo. S’il avait été tenté de l’emmener faire la tournée des stands à cigarettes, une idée bien plus satisfaisante avait germé depuis.

– Alors, Djorge, prêt pour la réservation, on y va ?

Une demie-heure plus tard, la Honda Civic se stationne devant l’Hôtel Villa, hébergement cheap du centre-ville. Au comptoir de la réception, Fred réclame haut et fort la réservation pour monsieur George Prangnell. Il profite que l’Anglais soit décontenancé pour lui glisser sa valise aux pieds, lui envoie un signe de tête en guise d’adieu, et s’éloigne le plus rapidement possible.

Fred, de nouveau derrière le volant, ne peut pas s’empêcher de faire aller la main en direction de George toujours planté là dans le hall d’entrée de l’hôtel. « Ha! Ça c’est une bonne deception, hein, mon Angliche! » éclate-t-il, le sourire triomphant, avant de tourner le coin de la rue.

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