Vieux Montréal

Réservation quel beau mot, quelle belle projection dans l’avenir, que d’enthousiasme

On ne réserve pas le malheur – Même si des fois ça tourne mal

Une réservation c’est du destin projeté, une préméditation inconsciente de notre trajectoire

On quitte du coup le champ de la spontanéïté, de l’instinct, du senti, du virage à droite sur un coup de tête

Soudainement la ligne est tracée, on est pris en charge, on perd tout contrôle

Mais je m’égare, revenons-en aux faits

Juillet 1900 je sais plus et je veux plus savoir

J’invite ma blonde du moment pour son anniversaire, j’en suis très épris, elle me plaît. Bon dieu qu’elle me plaît. Elle est jolie, elle est belle, l’exotisme même. Aussi je ne lésine pas une seconde et je réserve une table pour deux sur une des terrasses les plus en vue du centre-ville

On est en plein été et il fait très chaud en ce début de soirée. Elle n’a pas l’habitude de boire et moi j’ouvre le champagne et je la fais boire; et je l’embrasse et elle m’embrasse et on s’aime et c’est la fête; elle est heureuse et ses yeux brillent de bonheur, les miens aussi d’ailleurs

Mais voilà que sous la chaleur qu’exulte la terrasse inondée du soleil de juillet, la belle, peu après avoir goûté son entrée crevette mayonnaise avocat passe une main fébrile sur son front avant de chuter lourdement de sa chaise, et blême, s’effondrer sur le sol devant un parterre médusé

Une chute shakespearienne, je vous l’assure

Aussitôt je me projette à son chevet au centre du cercle que forment les clients, serviettes à la main, curieux et inquiets

Je lui tiens la tête tendrement en pensant que ce n’est pas grave, que ça va passer. C’est un coup de chaud, trop d’alcool, quel idiot je suis de l’avoir fait boire ainsi

Impuissant que je suis dans cet environnement dans lequel je ne sais où aller, je prodigue les premiers soins, sa tête sur ma cuisse, une serviette d’eau fraiche sur le front, des mots justes et choisis, j’attends le réveil imminent de la princesse

Mais voilà que surgit de la foule m’encerclant un homme aux formes démesurées, c’est le serveur en chef, musclé comme j’ai rarement vu et qui d’un geste vif me repousse pour soulever comme une plume ma dulcinée, qu’il monte à la course par les escaliers au sixième étage du bâtiment – lui chargé, j’ai peine à le suivre dans le dédale de la montée

Une fois déposée sur une banquette bien rembourrée et dans une pénombre appropriée, ma belle s’éveille pour alors prendre cet inconnu à bras le corps et l’embrasser, sous mon regard et mon corps décontenancés

Par la suite elle n’a eu cesse de s’excuser, m’assurant qu’elle croyait que c’était moi qui l’avait sauvée, que c’était moi qu’elle croyait embrasser, que c’était à cause de l’émotion, de la désorientation. C’est toi que j’aime voyons – je t’assure me disait-elle à volonté

Toujours est-il que deux semaines plus tard elle me quittait

Aux dernières nouvelles elle attend un deuxième enfant du restaurateur itinérant

J’évite de réserver l’avenir dorénavant

Surtout une table, au restaurant !

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3 réflexions sur “Vieux Montréal

  1. Quel plaisir de te retrouver ! Tu nous tiens, on est là, on lit, ça coule ! Où nous amènera-t-il cette fois ? Et vlan ! La chute, souvent surprenante ou plutôt … juste à côté de ce qu’on aurait imaginé de « bucolique », de « gentil ». À suivre 😉

  2. « J’évite de réserver l’avenir dorénavant »
    C’est fort comme phrase, ça veut tout dire!
    Bon texte, merci P-E!

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